Démocratie : le paradoxe de l’individu libre et soumis

Tyrannie de la MajoritéÀ nos camarades de lutte, cet essai est une célébration de la liberté et de l’autonomie, un regard sur la vraie nature de ce que l’on nomme communément « l’âme collective » et qui n’est autre — à mon humble avis — qu’un raccourci théâtral pour qualifier l’absence d’individualité dans une société dominée par la pensée majoritaire. Ma réflexion s’appuie sur l’étude de plusieurs textes : De l’omnipotence de la majorité, De la Démocratie en Amérique et Comment la démocratie modifie les rapports du serviteur et du maître d’Alexis de Tocqueville, de 1984 de Georges Orwell ainsi que de l’essai Antidotes de Eugène Ionesco.

« Le pouvoir de tout faire, que je refuse à un seul de mes semblables, je ne l’accorderai jamais à plusieurs. »
— Alexis de Tocqueville (La Tyrannie de la Majorité, 1835).

Avoir une opinion sur un sujet émane d’une réflexion. Or, si un individu n’a pas mené cette réflexion, il considérera indéniablement l’opinion majoritaire comme étant vraie. En sociologie, on apprend que cela porte un nom : l’effet de masse, appelée également la preuve sociale, que l’on pourrait résumer ainsi : si quelqu’un n’a pas d’avis sur une question, il suivra naturellement l’opinion du plus grand nombre. A titre d’exemple, citons cette situation que chacun pourra constater : prenons une porte close (d’une administration ou d’une banque par exemple), faisons semblant d’attendre comme si la porte était fermée, de regarder l’heure en simulant notre impatience et dobserver le comportement des gens alentour. On remarque que la plupart n’osent pas pousser la porte, de peur de la trouver fermée et de passer pour des idiots. Il existe toujours un principe d’action pour dominer les autres.

Pourquoi l’homme a-t-il besoin de croyances communes pour former son propre esprit ?

Tel Tocqueville, on remarque que « sans idées communes, il n’y a pas d’action commune, et sans action commune, il existe encore des hommes, mais non un corps social. » À première vue, le concept de rassemblement des esprits peut paraître essentiel pour créer un état social. N’ayant pas la prééminence nécessaire pour se forger nos propres croyances sur tous les sujets et pour les vérifier par nous-même, chaque individu est confronté à l’obligation d’accepter des croyances et des vérités établies.
Pourtant, cela est un paradoxe puisque l’opinion majoritaire est toujours une force oppressante, c’est une forme de domination qui nous asservit. L’opinion publique est capable de réduire les individus d’une société à ne plus penser par eux-mêmes. En s’en remettant à l’autorité intellectuelle des masses, n’acceptons-nous pas une forme d’esclavagisme de la pensée, avant même d’établir notre propre vérité ? Inexorablement, l’autorité intellectuelle de la masse l’emporte sur l’intelligence de chaque individu. La libre-pensée n’existe plus et devient la « norme », sorte de morale collective qui émousse notre esprit.

L’opinion publique est le Pouvoir dominant

Ainsi, l’opinion des masses donne à chaque individu l’impression d’exprimer sa particularité, son originalité, tandis que celle-ci est partagée par la majorité. Si une démocratie ne permet plus à une minorité de s’exprimer librement, mais impose au contraire de s’y soumettre, alors il s’agit vraisemblablement d’une tyrannie. Et cela se peut sans même la présence d’un souverain tyrannique.
« Chez les peuples aristocratiques, le serviteur était apprivoisé (par le maître, N.D.L.A), dès l’enfance, avec l’idée d’être commandé ». Toutefois, dans un régime démocratique, nos chefs s’attendent à ce que nous, citoyens, conservions la même attitude que le domestique de l’aristocratie, c’est-à-dire des individus loyaux, obéissants et heureux de leur condition. Alexis de Tocqueville soulève que « le maître estime encore qu’il est d’une espèce particulière et supérieure ; mais il n’ose le dire ». La démocratie française est ainsi faite de la situation paradoxale d’individus libres et égaux qui cependant doivent se soumettre l’un à l’autre.

Dans 1984, de Georges Orwell, l’ambition de Big Brother n’est pas de contraindre les esprits mais de se faire aimer. De se faire aimer de ceux qu’il contraint et qui, du coup, ne sont plus contraints. Nulle prison, nulle entrave n’est plus forte que cette prison implicite et inconnue de ceux qui la subissent pourtant. Big Brother est le tyran dont il faut désirer la tutelle. « Les hommes deviennent petit en se rassemblant » disait Alain Chamfort. Cet adage est vrai dès lors que des humains abandonnent leur faculté de penser librement au profit d’une pensée collective, où l’individu se dilue dans la foule et se persuade que penser comme la majorité des autres est un gage de vérité. En réalité, chaque fois qu’un groupe d’humains se rassemble et adopte une même pensée — même une pensée a priori libertaire — la liberté disparaît.
Orwell, qui décrivait le régime soviétique décrivait en réalité le système démocratique tel qu’on le connaît aujourd’hui. Ce n’est pas un despotisme au sens d’un pouvoir tyrannique qui s’impose à nous, mais c’est un despotisme qui nous donne le désir de ce pouvoir, tel que le reprenait Alexis de Tocqueville dans De la démocratie en Amérique et qu’il appelait la Tyrannie de la Majorité. C’est un despotisme sournois qui vous dit : « vous êtes libre de ne pas penser comme nous, mais alors vous deviendrez des étrangers à nos yeux. » Dans un tel système, la censure ne vient pas de l’état, elle vient de la masse qui vous interdira de penser ce que vous voulez car cela ne correspond pas à ce que pense la majorité.

En réalité, la majorité pense comme tout le monde, sans même s’en rendre compte

Chacun d’entre nous aura donc le droit de faire certaines choses, mais ça n’est pas bien. Cette tyrannie de la majorité ne s’exerce donc pas en termes législatifs mais en termes de convenance. L’esprit solitaire peut penser ce qu’il désire mais il se retrouve face à une majorité qui, elle, pense que ce n’est pas convenable ou non autorisé. On se rappellera les récentes interviews et micro-trottoirs organisés par certains médias populaires suite aux manifestations contre la Loi El Khomri. Informer les gens devrait être le rôle primordial de ces chaînes de télévision et des radios, et non pas renseigner sur ce que pensent les gens lorsqu’ils ne pensent pas.

La Tyrannie de la Majorité est une affaire de psychologie et de caractère

La Tyrannie de la Majorité, c’est la volonté que nous pouvons ressentir d’adhérer à une opinion parce que c’est la plus générale. Par exemple, suite au vote Frontiste dans le Doubs en 2015, certains électeurs du Front National interviewés avaient l’impression de vivre ce choix comme l’expression de la liberté. En vérité, comme s’interrogeait Eugène Ionesco dans Antidotes : « ne pas penser comme les autres, ça veut dire simplement que l’on pense. Les autres, ceux qui croient penser, adoptent en fait les slogans qui circulent, ou bien ils sont en proie à des passions dévorantes qu’ils se refusent d’analyser. »
Pour nous qui descendons dans les rues de France et de Navarre, portés par des élans de liberté et d’émancipation, il est fréquent que nous soyons confronté à cette majorité qui se croit minoritaire, seule, marginale et isolée. Elle se pense fière et courageuse en énonçant ses opinions, en scandant les mêmes slogans. Mais, pourtant, derrière elle il y a la foule. La foule des individus qui la défende. Or, comme le dit Tocqueville : « il n’existe pas de prison plus coercitive que la prison de ces esprits formatés qui ignorent qu’ils sont formatés ». N’est-ce pas contre cela que nous souhaitons pourtant nous battre ? User des mêmes moyens que nos ennemis pour faire entendre notre voix ne revient-il pas, en réalité, à déposer les armes avant même de combattre ?

« Être faible » ne veut pas forcément dire « être bon »

Il est beaucoup plus difficile d’attaquer un individu qui pense comme le groupe, que d’attaquer celui qui pense autrement. C’est là que se situe la tyrannie. « Le marginal est un majoritaire qui s’ignore », disait Ionesco. Plus une idée est nombreuse, plus elle devient étroite. La Liberté est alors vaincue chaque fois qu’une pensée commune est brandie comme étant une idée nouvelle.