La subversion subventionnée

La Grande BanderolerieLorsque je me promène dans les rues de ma ville, j’aime apprécier les graffitis sauvages qui naissent sous les « bombes » de graffeurs solitaires. Mon propos n’est pas ici esthétique, je ne suis pas là pour déterminer si le tag est beau ou non. Il y a des critiques d’Art pour ça. À ceux qui pensent que ce n’en est pas, rappelons que ce qui se fait appeler « Art » aujourd’hui n’a peut-être pas de leçons à donner en la matière.

Des villes et des quartiers populaires où il est né, le tag envahit l’espace urbain, pour se réaproprier la ville, cette métropole qui nous entasse, qui nous surveille et nous contrôle. Elle est le meilleur lieu d’expérimentation, de création artistique et le tag est un art vivant, pigmenté et turbulent qui bouscule les paysages de béton et d’acier. Nantes est la ville qui m’a vu naître et ce sont encore ses rues que je parcours cette nuit, stencils en main à la recherche d’un beau mur immaculé pour y apposer ma griffe. Selon ses propres mots, Nantes se veut « une ville emblématique du graffiti et plus globalement de la culture street art ». Pourtant, en ce qui concerne le graffiti, elle préfère de loin la création encadrée plutôt que les graffeurs indomptés.

Incontestablement, les tags subversifs, politiques ou contestataires n’ont pas bonne presse à Nantes. La ville y consacre d’ailleurs un budget annuel de 1,2 millions d’euros pour les effacer ! Pourtant, c’est là l’esprit même du graffiti : peindre ses rêves, ses utopies, ses réflexions sur la société, exprimer ses idées même si elles ne plaisent pas à tout le monde, sur un support destiné à autre chose, dans l’espace public et pour un maximum de personnes.

D’un côté, la communication tapageuse dont la municipalité est friande nous vante un « Art » ludique, festif et culturel où sont représentés quelques artistes street-art talentueux et passionnés, à condition que les fondamentaux du mouvement street-art soient impérativement oubliés au profit d’une création moins impopulaire et surtout non politique. Les « murs légaux » fleurissent, sur lesquels on encense quelques artistes. Mais si la Mairie accepte que les citoyens expriment sur des murs ce qu’ils éprouvent, ces derniers devront impérativement montrer patte blanche, en commençant par faire une demande d’autorisation à Pick-up Productions, la société qui gère ces espaces « libres ».
Chaque artiste est donc enregistré et doit signer une charte où sont rappelées les lois réprimant la pratique illégale du graffiti. On y précise aussi que les graffeurs doivent « bannir les propos ou signe injurieux, partisans, religieux, racistes ou incitant à la haine ». La municipalité se réservant l’interprétation du mot « partisan ». Pour les graffeurs qui souhaitent pouvoir exercer sans contraintes ou exprimer leurs idées sans passer par l’approbation des instances politiques locales, la pratique est considérée comme illégale et la répression sévère. Les peines encourues vont des travaux d’intérêt généraux jusqu’à 3750 euros d’amende.

Par exemple lorsque le mur — légal — de Vincent Gâche avait affiché « où sont les gens du Voyage à Nantes ? » Le jeu de mots fut effacé 48h plus tard par la métropole Nantaise, ludique et festive, qui avait alors estimé que « le message ne correspondait en rien à la démarche artistique pour laquelle ce mur était réservé ».

Ainsi, plutôt que de demeurer une valeur de partage, d’échange, l’Art est-il devenu une démarche marchande ? Une démarche entièrement contrôlée et orientée, dont l’unique objectif est d’obtenir une société où les gens sont réduits à l’état de simples consommateurs ? Une société « attractive », pour les entreprises et les badauds, où tout est encadré, orienté et aligné, à la façon de l’itinéraire balisé qui jalonne chaque été notre belle cité…