Shut the power !

La réglementation pour lutter contre la pandémie de COVID-19 entraîne de nombreux couvre-feux dans certaines villes, une interdiction de contact, la distanciation sociale physique imposée et d’autres mesures liberticides sans précédent tant par leur nature que par la rapidité de leur mise en œuvre.

Ces mesures politiques sont toujours accompagnées par un langage martial. Qu’on l’accepte ou qu’on le déplore, c’est la gestion de la crise par la Chine qui a dicté ces « règles » sanitaires. Mais faut-il rappeler que la Chine demeure une dictature qui surveille et contrôle la totalité de ses citoyen·ne·s, interdit toute contestation publique et punit sévèrement quiconque violerait les « règles » établies par l’élite communiste-capitaliste ? L’isolement de millions de citoyen·ne·s ne peut être réalisé que dans un système totalitaire efficace. Or le modèle de confinement chinois est devenu, à court terme, un modèle pour les gouvernements du reste du monde. Début janvier, de telles mesures liberticides étaient encore dénoncées comme totalitaires et violant les droits fondamentaux des êtres humains. Trois mois plus tard, ces mesures deviennent la norme et semblent s’enraciner désormais durablement dans les politiques d’autres régions du monde sous des formes modifiées.

Comment une pandémie peut-elle déclencher de tels programmes d’urgence et des mesures drastiques à l’échelle planétaire, là où l’effondrement climatique ne peut pas ? Cette question se doit d’être posée.

Présentée par plusieurs gouvernements comme un outil essentiel dans la lutte contre l’épidémie et le suivi des personnes infectées, l’application sur smartphone est déjà utilisée en Corée du Sud, à Singapour et même en Allemagne. Cet outil propose de géolocaliser l’emplacement du téléphone portable, d’effectuer un suivi des données de chaque personne, afin de trouver et d’isoler les personnes infectées et potentiellement infectées. Ce que notre propre gouvernement se cache bien de nous expliquer, c’est que cette application repose sur le modèle de l’application utilisée en Chine et en Corée du Sud. En Autriche, le président du Parlement a préconisé l’introduction obligatoire d’une application comparable. Des demandes correspondantes ont également été formulées dans plusieurs autres pays.

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Actuellement, le gouvernement français affirme que son installation se fera sur la base du volontariat. Cependant, l’application chinoise est utilisée lors des contrôles de police. En Corée du Sud, le suivi des données a été testé avec le programme Total Information Awareness, un programme similaire à PRISM, l’outil que la NSA utilisait secrètement et qui fut à l’origine des révélations du lanceur d’alerte Edward Snowden. Aux États-Unis, Google et Apple souhaitent déjà distribuer une application StopCovid comme un composant du système d’exploitation de leurs téléphones respectifs. Est-ce absurde de penser que cet outil puisse s’installer de façon insidieuse sur nos appareils lors de leur prochaine mise à jour ?

En Allemagne, le tracking des données est déjà à l’œuvre depuis plusieurs semaines. Dans l’attente de son application de surveillance (lancée le 14 avril dernier), le gouvernement d’Angela Merkel utilisait les données des bracelets de fitness pour cartographier la propagation du virus ! De même que dans l’hexagone, la propagande en faveur de ces applications a fonctionné à plein régime. Les politiciens et les médias de masse en ont fait une publicité massive. Selon les « experts », seule une large acceptation par les populations offrirait les effets escomptés. Pour l’utilisateur lambda, l’utilisation de l’application semble raisonnable. Ses données resteraient confidentielles et personne — pas même les instances étatiques — ne pourrait avoir accès à ses données. Ça, c’est le discours officiel. Mais nous avons plusieurs raisons de douter de sa bonne foi. Notamment parce que le principe même de cette application est d’offrir la possibilité d’un espionnage des personnes infectées et non infectées par une géolocalisation en temps réel. De plus, la transmission des déplacements (prétendument anonymisés) étant effectuée par les opérateurs de téléphonie mobile — pour lesquels les personnes concernées n’ont aucune possibilité de consentement ou de renonciation —, on peut supposer que les quelques options de surveillance contenues dans l’application deviennent rapidement la norme obligatoire, dès lors que l’utilisateur aura accepté « volontairement » son utilisation. Avec des résultats terribles : quiconque veut se rendre au cinéma, dans un lieu public ou à une manifestation quelconque devra posséder l’application.

Enfin, parce que le code source du logiciel n’est pas ouvert, il n’est pas possible de vérifier si son utilisation correspond à la réalité ou si un tiers peut avoir accès aux données de l’utilisateur. Les spécialistes ont beau nous répéter que les options de suivi des données n’y sont pas intégrées : et alors ? Une simple mise à jour du logiciel peut remédier à cette lacune dans la plus totale opacité pour l’utilisateur…

Ce n’est pas pour rien que la lutte contre la pandémie s’appuie délibérément sur une rhétorique martiale. La guerre est toujours une attaque contre la société, afin de réaligner la « communauté populaire » ou — et cela est nouveau dans le cas du COVID-19 — la communauté mondiale au pouvoir. Il n’y a aucun complot derrière cela. C’est la dynamique actuelle du développement de nos États, laquelle n’a jamais été rompue depuis des siècles. Ce schéma n’est pas nouveau : les crises sont toujours utilisées comme catalyseurs d’une régulation répressive des populations, à moins qu’une force révolutionnaire ne donne d’autres accents.

La peur, virus sécuritaire

De même face à la pandémie qui sévit, on remarque que les individus, se dépossédant spontanément de leurs droits et de leurs libertés fondamentales, transfèrent à leurs gouvernements la gestion de leur peur. Présentant la sécurité comme la seule finalité souhaitable, la peur — entretenue par le pouvoir, l’État et par les médias de masse — oriente la recherche des moyens pour atteindre plus de sécurité.

Pour de nombreuses personnes, l’algorithme des entreprises derrière les applications régule déjà les habitudes des internautes et est un compagnon quotidien. Le message de cette application StopCovid est identique : « limitez vos relations, éloignez-vous socialement, méfiez-vous les uns des autres lorsque vous êtes en contact et vous contribuerez à la sécurité de chacun. » Mais si un tel schéma est possible, c’est parce que la crainte mutuelle que les humains s’inspirent — la peur de côtoyer un malade, la peur d’être contaminés à leur tour — les a déjà, en quelque sorte, placés dans le giron de cette politique de l’enfermement, de la sécurité et de la délation.

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Avec la « guerre contre le virus », le langage et la pensée changent également. Soudain, nous entendons parler d’individus « d’importance systémique » et de patients « asymptomatiques ». De « distance sociale » comme salvatrice pour se protéger des « groupes à risque ». Et puis il y a les « héros de la vie quotidienne. » Le personnel infirmier, les employés des supermarchés, les chauffeurs de camion, les livreurs, les nettoyeurs de rues, etc. Plutôt que les payer dignement, ces derniers sont transformés en combattants sur le « front », tandis que les actionnaires continuent de percevoir leurs dividendes qui se comptent en centaines de milliards. Apparaît aussi, dans le langage civil, le concept médical militaire du « triage » : le tri systématique des personnes, entre celles qui peuvent être sauvées et celles qui n’en « valent plus la peine », autrement dit celles qui doivent être laissées sur le « champ de bataille du virus ». En réalité, ce n’est pas le virus en tant que tel qui conduit à la crise, c’est un système de santé privatisé et à but lucratif qui conduit à l’urgence nos hôpitaux et les EHPAD.

Vers la numérisation de la vie quotidienne

Ainsi, nous observons la numérisation de la vie quotidienne, laquelle s’impose inévitablement par la distanciation sociale imposée ou les couvre-feux et qui ne semblent soudain plus connaître d’alternatives possibles. À première vue, c’est le seul moyen pour les personnes isolées de rester en contact. Mais l’espace dans lequel cela se passe n’est pas neutre. Il est contrôlé et surveillé. Les sujets sociaux, les gens deviennent des figures virtuelles, que l’algorithme décompose en un ensemble de données, évaluées sur la base de critères secrets. La publicité est contrôlée, les fautes sont signalées et la servitude est récompensée. L’isolement social produit par l’attaque technologique est encore une fois renforcé. C’est ici, sur Internet, que la contrôlabilité actuelle et future de nos sociétés se forme.

Plusieurs opérateurs de téléphonie mobile fournissent déjà gratuitement des services de « classe à distance » pour les écoliers (Klassroom), les étudiants et les professeurs. Des offres similaires existent pour les entreprises proposant le télétravail à leurs employé·e·s. Quant aux loisirs, il y a le nouveau service de streaming Disney pour les plus petits. Et près de 10 gigaoctets supplémentaires offerts par Orange, SFR et Free pour la navigation mobile. Pour l’instant, ces offres sont gratuites. Tandis que Orange vous propose de vous « rapprocher de l’essentiel », le cri de guerre de Free devient « Il reste chez lui, il a tout compris ». La gamme de leurs offres ne diffère pas de manière significative. Ce qui diffère en revanche c’est cette nouvelle cohésion entre tous les grands opérateurs numériques et les fournisseurs d’accès. Le coronavirus est un « coup de chance » pour les opérateurs : demande accrue de la population et des industriels pour surfer plus vite, plus loin, plus longtemps. Avec les nouvelles offres actuelles, connecter les gens entre eux devient encore plus facile et permet de générer des flux de données de plus en plus titanesques, une mine d’or pour les industriels du secteur et les organisations de surveillance.

Or nous savons depuis 2012 qu’Orange, via l’utilisation du Deep Packet Inspection (l’inspection en profondeur de paquet, dont la définition même est synonyme de viol de correspondances ultras ciblées) travaille en étroite collaboration avec les services de renseignements français, lesquels sont à leur tour un des plus proches partenaires de la NSA. Comme les gens passent plus de temps en ligne, sur leurs réseaux sociaux, pour leur travail et leurs loisirs, c’est un régal pour les services secrets et les entreprises numériques de la start-up nation. Nul État ne pouvait rêver une si grande facilité d’accès à la vie sociale de ses administré·e·s. Combien de profit, combien de surveillance et de contrôle de nos comportements ? De même, la détection précoce des révoltes peut être anticipée par ces données !

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Le commerce en ligne, le télétravail, les cours en ligne, les visioconférences, les fichiers électroniques des patients, Amazon, Zalando, Netflix, PayPal, les paiements par CB, les sites de rencontres, le streaming vidéo et les jeux, etc. sont des conditions préalables à ce Nouveau Monde inhumain et virtuel. La société se réforme ici. Ici, l’accoutumance a lieu. Ici, la société évolue à un rythme dont le prix — la maniabilité totale et donc la contrôlabilité — ne nous apparaîtra en détail que dans les prochaines années. Un nouveau « nous » à l’hygiène nationale saine est en cours de construction.

Un « exercice » de guerre civile mondialisée

Nous vivons, en quelque sorte, un « exercice de guerre civile mondiale » pour les crises futures. Les conséquences de cet « entraînement » changeront le monde. La violence de la pandémie, la rapidité de sa propagation et la masse de personnes qui en meurent ne sont que les prémices de l’état permanent de crises propre à cette ère nouvelle.

En cas de crise majeure, ni les droits fondamentaux des pays concernés (lesquels ne s’appliquent, de toute façon, jamais à tout le monde) ni les droits humains ne comptent. Alors que la distanciation sociale est imposée et les couvre-feux promulgués, l’obligation de travailler est maintenue pour une certaine part des activités dites « essentielles », et il appartient aux employeurs de décider s’ils peuvent ou non obliger leurs employé·e·s à venir travailler, augmenter le temps de travail hebdomadaire, imposer le travail dominical ou la prise de congés.

Ailleurs, des grèves ont éclaté. En France comme en Allemagne, la lutte contre la pandémie s’arrête aux portes des usines et des supermarchés. En première ligne, là où le télétravail n’est pas possible, les gens travaillent la peur au ventre pour maximiser les profits, puis retournent dans leur foyer avec la crainte de contaminer leurs proches. Tandis que les marchandises continuent de circuler librement, les réfugiés sont maintenus dans des camps — des camps qui garantissent la propagation rapide du virus, mais qui ne garantissent pas de soins adéquats.

La crise du COVID-19, non seulement remplace la suivante, mais elle fait disparaître toutes les autres. Qu’en est-il de la crise climatique ? Et il semble bien que les guerres et leurs conséquences aient également disparu. Des 10 000 personnes bloquées à la frontière entre la Turquie et la Grèce, qui se soucie encore de ce qui leur est arrivé ? L’Union européenne, qui transforme de plus en plus ses frontières en no man’s land, demeure impunie. Qu’en est-il de la continuité des pogroms en Hongrie contre les Roms ? Ou du pouvoir illimité accordé au gouvernement national conservateur de Viktor Orban… par Viktor Orban ? Quid des questions des intellectuels polonais qui s’insurgent contre leur gouvernement qui vient d’établir, dans l’urgence, un régime autoritaire et anticonstitutionnel ? Elles resteront lettre morte. Qu’en est-il du pouvoir démultiplié par la crise du président israélien corrompu ? Ou des mesures visant à accroître le pouvoir de Poutine ?

Nous ne nous habituerons jamais à ce à quoi on nous demande de nous habituer !

Dans cette nouvelle ère, les forces qui souhaitent un changement fondamental de paradigme doivent se réorienter et se repositionner à un niveau international. Une révolution globale et le dépassement des conditions patriarcales, coloniales et capitalistes ne sont pas qu’une condition accessoire, mais une exigence vitale et existentielle !

Il est possible que l’expression de notre colère soit décrite comme non solidaire de ceux qui, en d’autres occasions, deviendront les gestionnaires des nouvelles techniques de domination de l’État — même s’iels le font involontairement.

Ces mots seront peut-être soit détournés soit déclarés confus. Nous savons qu’une partie de la société approuve ces décisions étatiques, inutiles, dangereuses et imposées.

Nous sommes et resterons aux côtés de celleux qui ne veulent pas assister à la destruction des droits de l’humain historiquement et douloureusement acquis. Nous sommes aux côtés des réfugié·e·s aux frontières, dans les prisons administratives et dans les camps. Nous soutenons et continueront de soutenir celleux qui reconnaissent et contrecarrent l’instrumentalisation de la pandémie et des peurs. Nous sommes du côté de ceux qui refusent une surveillance des populations.

Nous sommes ce monde en quête de désirs communautaires.
Nous sommes celles et ceux qui se refusent à s’éloigner du réel social.
Nous sommes cette menace concrète pour ceux qui nous gouvernent.
Nous sommes un virus globalement pathogène.

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