Réflexions sur la Culture (avec un grand « Q »)

« La culture coûte cher ? Essayez l’ignorance. » Cette célèbre citation de Robert Orben (qui sera reprise plus tard par Derek Bok de l’Université de Harvard : « If you think education is expensive, try ignorance. ») est souvent analysée, pour la plupart des masses, de façon littérale : puisque la culture coûte cher, alors je choisis l’ignorance. Erreur ! Car, il est évident que l’ignorance coûte encore plus cher que la culture. Cependant, nous ne nous reconnaissons pas totalement dans cette citation, partant du principe que cultiver l’esprit des gens comme on cultive des pommes de terre n’a jamais permis une émancipation intellectuelle ou culturelle. La culture (avec un grand « Q ») telle qu’elle est prodiguée à l’école et au travers des ministères de la Culture et des Sports — on se demande bien d’ailleurs ce que le sport peut apporter de culturel alors qu’on y cultive en permanence l’esprit de compétition — n’est qu’un mensonge. C’est pourtant avec cette compréhension que les gouvernements investissent dans l’éducation. L’avantage économique différé créé par une future génération éduquée ne fait pas de mal, mais l’avantage immédiat demeure la richesse et l’activité économique générées par les parents capables de retourner au travail plus tôt, grâce à ce qui est essentiellement un service de garde subventionné et social.

Arroser les masses de quelques onces de « savoir » pour fertiliser les esprits, c’est comme croire en ce fantasme de l’ « ascenseur social » où, tandis que les uns, en bas de l’échelle, tentent désespérément d’accéder à un savoir qui leur permettrait, hypothétiquement, de rejoindre le dessus du panier, les « premiers de cordée » (pour paraphraser ce petit président dont le nom s’effacera bientôt de nos mémoires) font de même. Ainsi, l’ascenseur dont il est question ici est un leurre et demeure un outil pour maintenir l’écart existant entre les élites et le reste des populations.

Au contraire, nous affirmons que partager la culture, c’est faire de la culture. La culture devrait toujours être libre et partagée. On est donc loin, très loin des initiateurices du ministère des affaires culturelles, institution créée à la fin de la Seconde Guerre mondiale et dont le projet, aujourd’hui méconnu, était l’éducation politique des jeunes adultes, conçu comme un outil d’émancipation humaine où culture devait rimer avec égalité et universalité. Or, aujourd’hui le mot Culture, au singulier et avec une majuscule, suscite une disposition quasi religieuse et à forte tendance affective appuyée sur ce nouveau sacré, l’art, essence exceptionnelle incarnée par quelques individus elleux-mêmes touché·e·s par une grâce — les « vrais » artistes. Le commun des mortels, lui, est invité à contempler le mystère.

La réduction de la culture à l’art représente une catastrophe intellectuelle pour tout homme ou toute femme de progrès. Si “culture” ne veut plus dire qu’“art”, alors ni l’action syndicale, ni les luttes des minorités, ni le féminisme, ni l’histoire, ni les métiers, ni la paysannerie, ni l’explication économique, etc., ne font plus partie de la culture. Entre cette dernière et la politique s’instaure un rapport d’exclusion. »
— Franck Lepage, Le Monde diplomatique, mai 2009.

En 1944, un paquebot fait route tous feux éteints vers la France. À son bord, une jeune femme, Christiane Faure. Cinquante ans plus tard, elle se rappelle : « Ma prise de conscience date de 1942 et de la promulgation des lois antijuives par l’État français. J’étais alors professeure de lettres au lycée de jeunes filles d’Oran, en algérie. J’ai été totalement choquée par la tranquillité avec laquelle ces lois antisémites ont été acceptées et mises en œuvre par mes collègues. » Elle raconte comment les noms juifs sont rayés à l’encre rouge ; comment ses élèves quittent l’établissement, leur blouse sous le bras. Mlle Faure organise alors des cours clandestins de préparation au baccalauréat. L’affaire s’ébruite ; on la menace ; elle persiste. En 1944, Christiane Faure regagne la France avec le Gouvernement provisoire. À la demande de Jean Guéhenno, elle rejoint le « bureau de l’éducation populaire », qui promet « d’élever sur le plan de l’enseignement ce qui était livré aux propagandes, la formation des citoyens, dans un cadre neuf, dans un cadre libre, où pourrait se développer l’esprit critique. » (Le Figaro, 2 mai 1952.)

Dégoûtée de l’éducation nationale, Christiane Faure ne veut plus enseigner aux enfants. Elle écrira :

La “laïcité” (à prendre ici au sens de “neutralité politique”) imposée aux enseignants ne me convenait plus. Elle empêchait toute explication franche, directe, c’est-à-dire politique, avec la jeunesse. La laïcité devenait une religion qui isolait comme les autres. Dans un cadre d’éducation des adultes, il me semblait qu’on pourrait dire tout ce qu’on voudrait. D’où mon choix pour l’éducation populaire. »

À la Libération, les abominations de la Seconde Guerre mondiale ont remis au goût du jour cette idée simple : l’universalité des principes démocratiques ne tombe pas du ciel, elle s’apprend et s’enseigne. Pour être durable, elle doit être choisie ; il faut donc que chacune et chacun puissent y réfléchir. L’instruction scolaire des enfants n’y suffit pas. Les années 1930 en allemagne et la collaboration des régimes autoritaires de la France ont démontré que l’on pouvait être parfaitement instruit et parfaitement nazi. Le ministère de l’Éducation nationale convient donc qu’il incombe d’ajouter un volet à l’instruction publique : une éducation politique des jeunes adultes.

On se souviendra de la convention de 1792 dont les auteurs avaient déjà compris que le fait de se contenter d’instruire les jeunes générations créerait une société dans laquelle les inégalités seraient fondées sur les savoirs. « Tant qu’il y aura des hommes qui n’obéiront pas à leur raison seule, qui recevront leurs opinions d’une opinion étrangère, en vain toutes les chaînes auraient été brisées, fulmine le marquis de Condorcet à la tribune de l’assemblée nationale, le 20 avril 1792. Le genre humain restera partagé en deux classes : celle des hommes qui raisonnent et celle des hommes qui croient, celle des maîtres et celle des esclaves. » Le député de l’Aisne, à qui l’on attribue généralement la paternité de l’expression « éducation populaire », propose de poursuivre l’instruction des citoyens « pendant toute la durée de la vie ». Mais cela ne saurait suffire. Quand Condorcet évoque (déjà !) cette « partie de l’espèce humaine » astreinte dans les « manufactures » à « un travail purement mécanique » et pointe la nécessité pour ces individus de « s’élever », de « connaître et d’exercer leurs droits, d’entendre et de remplir leurs devoirs », il ne s’agit plus seulement d’instruction, mais d’éducation politique.

En 1944 naît au sein de l’éducation nationale une direction de la culture populaire et des mouvements de jeunesse, vite rebaptisée direction de l’éducation populaire et des mouvements de jeunesse. « Jeunesse » ne signifie pas encore « Adolescence » — ce sens apparaîtra dans les années 1960 : un « jeune », en 1945, est un adulte de 21 ans  1. Parallèlement est instituée une direction des arts et des lettres. Jeanne Laurent, ancienne résistante, s’y emploiera à décentraliser le théâtre. Interrogée sur leurs rapports, Mlle Faure soulignera à quel point les deux problématiques étaient différentes : « Jeanne Laurent, c’était les beaux-arts… Nous, c’était la culture, la démocratie. » Une distinction appelée à s’effacer…

Car la petite administration de l’éducation populaire durera moins de quatre ans. Après le début de la guerre froide, la lutte entre gaullistes et communistes s’envenime. L’éducation des jeunes adultes constitue un enjeu tel qu’aucun des deux protagonistes ne veut risquer que l’autre la contrôle. En 1948, on s’accorde sur sa fusion, « pour mesure d’économie publique », avec la direction de l’éducation physique et des activités sportives dans une inénarrable « direction générale de la jeunesse et des sports », matrice du ministère souvent confié depuis à de non moins ridicules sportifs (M. Bernard Laporte), généralement ignorants des questions d’éducation populaire  2. En d’autres termes : il n’y aura pas de service public d’éducation démocratique, critique ou politique des jeunes adultes en France. Ils feront plutôt du kayak !

Néanmoins, un nouveau mouvement est en train de naître dans les esprits. Dès les années 1950, les instructeurices d’éducation populaire recrutés par Christiane Faure rêvent de quitter le sport, dont iels n’ont que faire, et imaginent la création de leur propre ministère. Iels esquisseront même en 1956 le projet d’un « ministère des arts ». Pour cela, il faut acclimater le concept de « ministère de la culture », expérimenté par des pays totalitaires, pour en faire un ministère de la culture démocratique. Un ministère de l’éducation populaire en somme. Qui nommer à sa tête ? Du côté des instructeurices, on pense au philosophe albert Camus, directeur d’une maison de la culture à alger et fervent adepte de la création collective plutôt que de la création individuelle.

L’histoire en décidera autrement. Parvenu au pouvoir, le général de Gaulle veut récompenser la fidélité d’andré Malraux, ministre de l’information sous la IVe République et directeur de la propagande du Rassemblement du peuple français (RPF), fondé par le général en avril 1947. Débute alors une sorte de roulette russe institutionnelle dont l’éducation populaire sortira perdante  3. En 1959, le président de la République demande au chef du gouvernement, Michel Debré, de trouver un ministère pour son chantre officiel. Malraux demande un grand ministère de la jeunesse, domaine encore très sensible après Vichy ; on le lui refuse. Il réclame la recherche sans plus de succès. Puis il demande la télévision et essuie un troisième refus. Se souvenant du projet de « ministère des arts », Debré lui propose en désespoir de cause un ministère des affaires culturelles. Malraux accepte  4

Contrairement à une idée reçue, l’auteur de La Condition humaine n’a pas « créé » ce ministère, qu’il n’a au demeurant pas réclamé. Son administration est bâtie par des fonctionnaires rapatriés de l’outremer qui, après la décolonisation, sont affectés aux affaires culturelles  5 Idéologiquement marqués par leur expérience précédente, ils influencent la doctrine du ministère. Lequel aura vocation à irradier à l’intérieur comme à l’extérieur des frontières le feu de la « grandeur nationale ». Puissance de la France à l’international et pouvoir symbolique de l’État dans les régions ; apologie de l’élite et du génie français. Un ministère profondément antipopulaire.

La coupure sera désormais établie entre culturelle et socioculturelle, entre « vraie » et « fausse » cultures que seul l’État sera fondé à départager. Beaucoup attendaient que la gauche arrivant au pouvoir abolisse cette césure. Il n’en fut rien.

Cette histoire-là est plus connue : loin de rompre avec la vision élitiste et de reformuler la question culturelle sur des bases progressistes (tout le monde est producteur de culture, celle-ci n’étant rien d’autre qu’un rapport social), la gauche des années 1980 propulse la figure de « l’artiste » à des hauteurs jusque-là inconnues. Après le tournant libéral de 1983, la Culture (avec un grand « Q ») réduite aux beaux-arts devient l’étendard d’un Parti socialiste qui, sur le plan économique, ne se distingue plus guère dès lors qu’il se résigne à faire le « sale boulot » de la droite. Pire : l’action culturelle se substitue à l’action politique, comme l’illustre la commémoration du bicentenaire de la Révolution, le 14 juillet 1989. Sous la présidence Mitterrand et l’égide de Jack Lang, la mise en scène esy confiée, non pas à un·e metteur·euse en scène de théâtre, mais au publicitaire mégalomane Jean-Paul Goude ! Le défilé est composé d’ahurissants tableaux sensés célébrer « les tribus planétaires », lesquels présentent chaque peuple non par un symbole de ses conquêtes politiques, de sa quête d’émancipation ou de la domination qu’il subit, mais par son signe « culturel » le plus anecdotique et le plus stéréotypique : les africains nus avec des tam-tams, les anglais sous la pluie, etc. Fin de la Révolution. Fin de la Politique. Fin de l’Histoire. Aux larmes citoyens. Vive la Culture.

Ce type de « culture » a remplacé la politique parce que la fonction du « culturel » est précisément de tuer le politique  6. Dépolitisée, réduite à l’esthétique, une culture n’est ni meilleure ni pire qu’une autre culture : elle est « différente ». Le politique est l’affirmation d’un jugement de valeur. Le « culturel » est son anéantissement et la mise en équivalence généralisée sous l’empire du signe. La condamnation des violences faites aux femmes — l’excision, par exemple — est un geste « politique » : elle affirme qu’une société qui décrète l’égalité des hommes et des femmes est une société meilleure qu’une société qui ne la décrète pas. La tolérance de l’excision est en revanche « culturelle » : elle revendique la reconnaissance d’une culture qu’une autre culture ne peut juger de l’« extérieur ».

Il y a désormais en France une culture officielle, une esthétique certifiée conforme, celle des scènes nationales de théâtre, par exemple, aux mises en scène interchangeables. Elle vise paradoxalement à manifester en tous lieux la liberté d’expression, pour peu que celle-ci ne désigne aucun rapport social réel, n’entraîne aucune conséquence fâcheuse et soit littéralement sans objet. Provocations adolescentes, esthétique ludico décadente, citations ironiques  7… On s’y ennuie ferme, mais on y applaudit fort ! En même temps qu’il dépolitise, l’entretien du culte de la « culture » contribue à domestiquer les classes moyennes cultivées en réaffirmant la frontière qui les sépare des classes populaires.

Le dressage « culturel » ne sert qu’une seule option : le basculement des classes moyennes du côté des classes populaires et, in fine, l’asservissement de toutes et tous. On peut ainsi distinguer deux conceptions de l’action par la culture : l’« action culturelle », qui vise à rassembler autour de valeurs « universelles », consensuelles (l’art, la citoyenneté, la diversité, la laïcité, le respect, etc.). Et l’éducation populaire, qui vise à rendre lisibles aux yeux du plus grand nombre les rapports de domination, les antagonismes sociaux, les rouages de l’exploitation  8. La crise économique, politique et sanitaire — un peu de patience, nous y reviendrons d’ici quelques mois — pourrait bien dissiper les mirages de l’une et remettre l’autre au goût du jour.

  1. L’âge de la majorité civile est passé de 21 ans à 18 ans en 1974.
  2. À l’exception marquante de Roger Bambuck, secrétaire d’État à la jeunesse et aux sports de 1988 à 1991.
  3. Françoise Tétard, « L’éducation populaire : l’histoire d’un rattachement manqué », dans Les affaires culturelles au temps d’andré Malraux, 1959-1969, Comité d’histoire du ministère de la Culture, La Documentation française, Paris, 1996.
  4. Philippe Urfalino, L’Invention de la politique culturelle, La Documentation française, Paris, 1996.
  5. Marie-ange Rauch, Le Bonheur d’entreprendre. Les administrateurs de la France d’outre-mer et la création du ministère des affaires culturelles, La Documentation française — ministère de la Culture, Paris, 1998.
  6. Alain Brossat. Le Grand Dégoût culturel, coll. « Non conforme », Seuil, Paris, 2008.
  7. Jean-Paul Curnier, Manifeste, Léo Scheer, Paris, 2000.
  8. Cf. « Le travail de la culture dans la transformation sociale : une offre publique de réflexion du ministère de la Jeunesse et des Sports sur l’avenir de l’éducation populaire », La Documentation française, Paris, 2001.