[Droit de réponse] Pourquoi on casse ?

Il est habituel de criminaliser la « casse » [1] lors des manifestations, mais nous [2] voulons ici proposer une analyse qui se tiendrait à l’écart du moralisme ou de la répression venant des discours dominants. Il ne s’agit de valoriser l’action directe violente tout en dénigrant la pluralité des formes de luttes, mais plutôt d’expliquer cette stratégie politique, qui peut se combiner à des actions pacifistes. Étant donné la complexité des problématiques sociales que l’on rencontre, une seule et unique façon de lutter a peu de chance d’être victorieuse.

Revenons un peu sur le mouvement…

Ce mouvement social que nous vivons actuellement, né en réaction aux mesures liberticides de la loi « sécurité globale » et des politiques en général du gouvernement Macron, s’élargit au fur et à mesure qu’il se heurte au durcissement totalitaire de l’État, à la répression et au déploiement de la Technopolice[3] Bien sûr, tout cela a commencé bien avant et n’est que la juste continuité de nos réponses aux multiples oppressions de 2016 [4] ou de celles à l’encontre des Gilets Jaunes en 2018 et 2019. Si des personnes n’y voient pas toutes le même sens — les revendications s’ajoutant les unes aux autres — il s’agit bien d’une réponse commune contre le système capitaliste tel que nous le connaissons, générateur de violences, d’oppressions et à l’origine de la destruction de notre monde et de nos vies.

Or le virus du capitalisme ne bénéficie qu’à une petite catégorie de privilégié·es, il serait difficile de le nier. Pour peu que l’on s’intéresse aux dynamiques économiques, on comprend que l’argent influence les pouvoirs, les régimes politiques et les lois, mais aussi nos relations et l’ensemble des rapports de domination existants au sein de notre société (en créant ou en maintenant des systèmes d’oppression liés à la classe, à la « race », au genre, à l’âge, à la validité physique, mentale ou émotionnelle, etc.)

Nos mouvements sociaux s’élèvent ainsi contre tout un monde, représenté par l’État, la police et les structures de l’économie capitaliste.

Pourquoi nous confronter directement à ces « représentant·es » ?

Il est essentiel de rappeler que la casse est réfléchie. Elle cible les banques pour le pouvoir qu’elles ont sur nos vies ; les services de transport qui augmentent leurs tarifs en rendant les déplacements inaccessibles ; les publicités qui alimentent le besoin de consommer ; les agences immobilières qui s’enrichissent alors que d’autres ne parviennent plus à accéder à un logement ; les agences interim qui exploitent la précarité ; les établissements de l’État ; le dispositif policier qui frappe, blesse, mutile, tue, gaze et enferme celles et ceux qui entendent manifester. La casse, lorsqu’elle s’en prend à l’économie, est un mode d’action équivalent aux grèves et aux blocages. [5]

La lutte est un processus complexe, qui devient offensif dès lors qu’il articule toutes les formes d’expression et d’actions.

Au fil des blocages et manifestations, nos mouvements ne peuvent que s’élargir… et c’est aussi grâce à ces émeutes qui font parler de lui. Certain·es répondront, avec leurs tripes, qu’il existe des voies pacifistes pour rendre le système obsolète : qu’il ne faut pas détruire mais construire. Mais la lutte est un processus complexe dans lequel les actions directes ont leur rôle. Condamner la violence et la colère — selon les critères moraux établis par le système — ne fait que servir les intérêts de celui-ci… tout en niant la violence qu’il cause. [6]

La colère est-elle un moyen comme un autre pour arriver à ses fins ?

Il n’est pas facile lorsqu’on est soi-même agressé, d’user de non-violence, en particulier si l’on est victime d’une violence cachée comme par exemple un déni, un refus de dialogue, une attitude humiliante ou une violence institutionnelle, légitimée par le pouvoir… Quand l’adversaire est l’État tout-puissant, il « provoque » pour nous placer dans une « situation de violence », sans qu’il ne soit jamais officiellement impliqué ni inquiété : c’est alors nous qui sommes condamné·es et ce que nous defendons dévalorisé. La colère qui vient gronder dans les rues ne vient pourtant pas de nulle part. Pourquoi serait-elle moins légitime que la violence du système ? Pourquoi mettre autant d’énergie à condamner l’action directe tout en tolérant la violence de l’État ? C’est cette dernière qu’il faut détruire ensemble.

Les actions violentes : non-démocratiques ?

Il semble important de rappeler qu’à partir du moment où des personnes décident de reprendre le pouvoir sur leurs propres vies, cela créé un mouvement de panique chez celles et ceux qui, jusqu’ici, décidaient à leur place. De fait, les médias jouent leur rôle en criminalisant plus fort les « casseurs » et toutes les personnes qui se révoltent en écorchant la ville. [7] Et alors, il faudrait nous limer les griffes ? Non, car la violence, au-delà d’être valable, est nécessaire parce qu’elle complète les actions pacifiques par sa « haute charge expressive [8] ».

Il s’agit d’une manière de s’exprimer et de faire grandir le mouvement. Ce qu’il ne nous est pas permis d’exprimer dans les journaux ou à la télévision, nous le revendiquons en attaquant le pouvoir symbolique. Nous exprimons notre antincorformisme et notre opposition radicale envers la politique néoliberale lorsque nous combattons les élément répressifs chargés de défendre cette politique. C’est une forme de désobéissance à la légalité. Une manière de faire ce qui est « interdit » et de le charger totalement d’un sens politique. Il s’agit de rééquilibrer les rapports de force et les systèmes imbriqués de la violence. Il est juste de réagir de facon directe face à une imposition violente de la démocratie bourgeoise, face à la criminalisation de la dissidence, face à l’oppression dans la propagande et les médias. Il est juste et légitime de faire face à un monopole incontestable de la violence, de la part du système actuel.

La crédibilité, un poids qui pèse sur nos épaules [9]

Aux yeux de qui devons-nous être crédibles [10] ? De ceux qui nous gouvernent ? De « l’opinion publique » (cette idée abstraite qui voudrait que le « grand public » partage la même opinion) ?

Principalement, ce sont les médias qui nous décrédibilisent en faisant passer les « casseurs » pour une bande de jeunes désœuvrés en colère, sans revendications. Sous nos foulards, nous sommes pourtant des femmes, des trans et des hommes… aux parcours, aux discours et aux âges différents. Et si nous nous masquons, il ne s’agit pas de ne « pas assumer nos actes » [11] ou de faire peur, il s’agit de nous protéger contre le fichage, les drones et les photographies. D’ailleurs, un grand nombre de personnes masquées ne cassent rien.

Contre ce problème de « décrédibilisation », la clé ne serait-elle pas plutôt de rechercher à comprendre, analyser et informer par d’autres biais que les médias classiques ?

Nous ne pourrons rien créer de nouveau en restant enfermé·es dans le culte de la pensée unique, qui voudrait que seules certaines formes de luttes soient tolérables.

Nous sommes une infinité de parcours, de paradoxes et de personnalités différentes, dont le mode d’expression et de révolte est construit selon d’où nous venons. Chaque personne a son rôle : celle qui prend le temps de discuter avec d’autres composantes du mouvement (organisées ou non, syndiquées ou non), celle qui se met en grève, celle qui cuisine pour nourrir les militant·es, celle qui met sa vie en danger en s’opposant à la violence des policier·es, celle qui se lève la nuit pour aller incendier une antenne-relais, celle qui rédige un communiqué, celle qui détruit une banque, celle qui tague les murs ou qui manifeste en reprenant les slogans, celle qui fait des erreurs, celle qui ose proposer, etc.

Critiquer l’action directe, tout comme critiquer l’action pacifique, revient à vouloir encore imposer un point de vue dominant et, par conséquent, non-démocratique.

Et si nous réinjections un peu d’humilité dans nos luttes ?

Nous n’appelons pas à une perspective libérale où chacun·e agirait à sa manière, en se marchant dessus, sans se regarder, sans se parler. Au contraire, nous appelons à nous tenir ensemble et nous organiser ensemble. Nous appelons à tisser des ponts et des solidarités. Nous appelons à faire attention les un·es aux autres.

Un/une casseur/casseuse, parmi la foule éparse des Kways noirs.

Notes & références

  1. On entendra par là toutes les actions dites « violentes » et/ou de dégradations qui ont lieu lors de mouvements sociaux, qu’eles soient organisées ou spontanées. []
  2. Ce texte, s’il est issu de discussions, de réflexions partagées et de rencontres, a été rédigé par une seule personne : ce « nous » est donc informel et ne saurait représenter l’ensemble des casseur·euses. []
  3. Lire à ce sujet le manifeste de la Technopolice : la « Smart City » révèle son vrai visage, celui d’une mise sous surveillance totale de l’espace urbain à des fins policières – https://technopolice.fr/ []
  4. Avec le passage en force de la loi El Khomri par le biais du 49.3, les innombrables grèves, blocages et manifestations, le maintien de l’état d’urgence pour contrer la révolte populaire, etc. []
  5. Nous entendons parfois parler dans les médias de dégradations d’épiceries ou de voitures qui brûlent, mais cet argument ne peut être répété à l’envi. Quand la colère de certain·es vient s’éclater contre des cibles a priori moins politisées, il ne devrait être ni question de les condamner sans comprendre leur leitmotiv, ni question de se servir d’actions isolées pour discréditer tout un mouvement politique. []
  6. « Vous ne pouvez pas faire comme si certains aspects de la réalité n’existaient pas simplement parce qu’il n’y a pas de place appropriée pour eux dans votre boîte idéologique. Peu importe que votre idéologie soit la Non-violence, le Marxisme ou le Capitalisme de Marché ; la réalité fera ce qu’elle veut faire […] » et « La non-violence encourage la violence de la part de l’État et des entreprises » et « créé des effets opposés à ce qu’elle promet. », in L’idéologie de la Non-Violence et ses conséquences violentes, William Meyers, 2000, p.1 et p.2 []
  7. Les médias célèbrent sans cesse la violence (sports, guerres, etc.) mais la condamnent dès qu’elle ne sert plus l’économie. []
  8. in Pour l’extension des émeutes : manifeste en faveur de l’action directe violente, document rédigé par des activistes sociaux de Madrid, du Pays Basque et d’Argentine, le 30 mai 2003 – https://www.lahaine.org/ []
  9. Le système en marche a fait un merveilleux travail dans l’inconscient collectif : depuis deux semaines, le seul débat que l’on entend est de savoir « qui sont ces gens qui nuisent à la crédibilité du mouvement ? ». Or, et l’ignorer relève au mieux de la naïveté, au pire de l’aveuglement, la police n’a jamais distingué, ne distingue pas, et ne distinguera jamais les supposés « casseurs » des supposés « pacifistes ». []
  10. Quand on entend « vous décrédibilisez le mouvement », nous n’entendons pas « je ne suis pas d’accord avec vous ». Nous entendons : « je pense que l’opinion publique ne sera pas d’accord avec vous. » Le crédibilisateur ou la crédibilisatrice imaginent ce que penseront « les gens » et parle à leur place. Il se fait l’écho, le média, d’une entité collective abstraite et menaçante : l’opinion publique. » in Crédibilité, quand tu nous tiens…https://nantes.indymedia.org/zines/33667 []
  11. Des propos que l’on entend souvent lors des manifs. []