L’Opinion majoritaire ou la « Liberté » d’être asservi·e·s

Par : La Rédaction.

Il est incroyable de voir comme le peuple, dès qu’il est assujetti, tombe soudain dans un si profond oubli de sa liberté qu’il lui est impossible de se réveiller pour la reconquérir : il sert si bien, et si volontiers, qu’on dirait à le voir qu’il n’a pas seulement perdu sa liberté mais gagné sa servitude… »
— Étienne de La Boétie, Discours de la servitude volontaire, 1576

Avoir une opinion sur un sujet émane d’une réflexion. Or, si un individu n’a pas mené cette réflexion, il considérera indéniablement l’opinion majoritaire comme étant vraie. En sociologie, on apprend que cela porte un nom : l’effet de masse, appelée également la preuve sociale, que l’on pourrait résumer ainsi : si quelqu’un n’a pas d’avis sur une question, il suivra naturellement l’opinion du plus grand nombre. À première vue, le concept de « rassemblement des esprits » pourrait paraître essentiel pour créer un état social digne de ce nom. Pourtant, cela est un paradoxe puisque l’opinion majoritaire est toujours une force oppressante. C’est une forme de domination qui nous asservit. La tyrannie de la majorité naît de l’espace public. L’opinion publique, résultat des discussions libres entre citoyens au sein de l’espace public, est en fait l’opinion de la majorité. Or, cette majorité, que l’on pourrait qualifier de rationnelle et de légitime, possède une force de coercition sur les opinions minoritaires en les poussant à se plier à l’opinion dominante.

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À titre d’exemple, citons la vague de schizophrénie qui s’est emparée d’une bonne part d’entre nous au sujet de la pandémie. En effrayant les populations sur ce sujet pendant deux mois, celles-ci ont sombré, toutes classes sociales confondues, dans la psychose avec une déconcertante rapidité. Et aujourd’hui, quiconque ose affirmer qu’il rejète la pensée majoritaire est taxé d’ « égoïste », de « complotiste », voire de faire partie d’une mouvance « d’extrême droite »  1 ou de préférer la mort à la vie (pour reprendre les propos aberrants du Dr Stahl 2, pseudo spécialiste des maladies infectieuses et exotiques du CHU de Grenoble). Dans nos réseaux aussi, celui qui s’oppose à cette « pensée » devient un « gauchiste complotiste » de la pire espèce, et ses suppliques lui vaudront — à coup sûr — de belles mazarinades dans des organes que l’on croyait pourtant antiautoritaires ! En réalité, ce qui se passe sous nos yeux est la continuité de cette stratégie argumentative néolibérale qui vient faire reposer sur les individus la responsabilité d’une crise politique, économique ou sanitaire…

En Marche ! Docilement… vers la fosse commune

En s’en remettant à l’autorité intellectuelle des masses, nous finissons par accepter une forme d’esclavagisme de la pensée, avant même d’établir notre propre vérité. Inexorablement, l’autorité intellectuelle de la masse l’emporte sur l’intelligence de chaque individu. La libre-pensée n’existe plus et devient la « norme », sorte de morale collective qui émousse notre esprit. Ainsi, l’opinion des masses donne à chaque individu l’impression d’exprimer sa particularité, son originalité, tandis que celle-ci est en réalité partagée par la majorité. Si un système ne permet plus à une minorité de s’exprimer librement, mais impose au contraire de s’y soumettre, alors il s’agit vraisemblablement d’une tyrannie.

Dans un régime comme le nôtre aujourd’hui, les chefs s’attendent à ce que les citoyens conservent la même attitude que le domestique de l’aristocratie, c’est-à-dire des individus loyaux, obéissants, dociles et heureux de leur condition. Les démocraties occidentales sont ainsi faites de la situation paradoxale d’individus qui se croient libres et égaux et qui cependant doivent se soumettre l’un à l’autre.

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Dans 1984 de Georges Orwell, l’ambition de Big Brother n’est pas de contraindre les esprits, mais de se faire aimer. De se faire aimer de ceux qu’il contraint et qui, du coup, ne sont plus contraints. Nulle prison, nulle entrave ne sont plus fortes que cette prison implicite et inconnue de ceux qui la subissent pourtant. Big Brother est le tyran dont il faut désirer la tutelle. « Les hommes deviennent petits en se rassemblant », disait Alain Chamfort. Cet adage est vrai dès lors que des humains abandonnent leur faculté de penser librement au profit d’une pensée collective, où l’individu se dilue dans la foule et se persuade que penser comme la majorité des autres est un gage de vérité. En réalité, chaque fois qu’un groupe d’humains se rassemble et adopte une même pensée — même si cette pensée est, a priori, favorable au bien commun — la liberté disparaît. Nous prétendendons souvent qu’Orwell décrivait le régime soviétique, mais il décrivait en réalité les systèmes politiques occidentaux. Ce n’est pas un despotisme au sens d’un pouvoir tyrannique qui s’impose à nous, mais c’est un despotisme qui nous donne le désir de ce pouvoir, tel que le reprenait Alexis de Tocqueville dans De la démocratie en Amérique et qu’il appelait la Tyrannie de la Majorité. C’est un despotisme sournois qui vous dit : « vous êtes libre de ne pas penser comme nous, mais alors vous deviendrez des étrangers à nos yeux. » Dans un tel système, la censure ne vient pas de l’état, elle vient de la masse qui vous interdira de penser ce que vous voulez, car cela ne correspond pas à ce que pense la majorité.

Dans ces conditions, l’esprit solitaire — et libertaire — peut penser ce qu’il désire, mais il se retrouve face à une majorité qui, elle, pense que ce n’est pas convenable et non autorisé. Cette tyrannie majoritaire, c’est la volonté que nous pouvons ressentir d’adhérer à une opinion parce que c’est la plus générale. En vérité, comme interrogeait Eugène Ionesco dans Antidotes : « ne pas penser comme les autres, ça veut dire simplement que l’on pense. Les autres, ceux qui croient penser, adoptent en fait les slogans qui circulent, ou bien ils sont en proie à des passions dévorantes qu’ils se refusent d’analyser. »

Pro-masque ou anti-masque, nous sommes convaincus que plus une idée est nombreuse ; que plus une loi est partagée par un grand nombre de personnes, alors elle devient de plus en plus étroite. Les sociétés modernes sont ainsi portées vers cette forme de « despotisme », où une majorité uniforme et conformiste s’en remet à l’État tout-puissant. C’est là que se situe la tyrannie.

Bibin belaş

  1. Nous n’oublions pas cependant que l’extrême droite surfe aussi sur la vague de la « liberté d’expression » quand il est question d’obligation de port du masque.
  2. Jean-Paul Stahl, spécialiste des maladies infectieuses et tropicales au CHU de Grenoble, avoue « penser le plus grand mal » des manifestants anti-masques, Franceinfo, 30/05/2020