LES BLACK BLOCS : La liberté et l’égalité se manifestent

Pour le politologue Francis Dupuis-Déri, les mouvements autonomes incarnent l’espoir concret d’une société plus juste autant que la rage face au réel.

Depuis les années 1990, Francis Dupuis-Déri observe et analyse les stratégies et modes d’action des mouvements sociaux en France et en Amérique du Nord. Lui-même membre de groupes comme la Convergence des luttes anticapitaliste (CLAC) ou le Village alternatif anticapitaliste et antiguerre (VAAAG), il a pu saisir la complexité des relations entre militants et faire l’expérience de mobilisations telles que le G8 d’Évian en 2003 ou le sommet du G7 tenu à Québec l’année dernière. Universitaire à Montréal, il déconstruit habilement, dans ses travaux, les préjugés sur les anarchistes, les Black Blocs et les zadistes. Dans son nouvel ouvrage, il montre les liens de filiation entre tous ces mouvements hautement politiques.

« J’essaye justement de montrer que ceux que l’on appelle ainsi ne sont jamais si nouveaux que ça. En tant qu’individus, ce sont souvent des personnes de la nouvelle génération, mais concernant les pratiques, qu’ils en soient conscients ou non, ils reprennent des modes d’organisation et d’action des générations précédentes. Par exemple, les groupes d’affinités étaient déjà utilisés par les anarchistes espagnols de la fin du XIXe siècle. »

Depuis le milieu et la fin des années 1990, des sociologues et politologues s’intéressant aux mouvements sociaux et aux systèmes d’élection des militants et militantes ont constaté que l’engagement politique avait tendance à prendre de nouvelles formes. Ce qui peut expliquer l’abstention électorale : les gens se méfient davantage, se reconnaissent moins dans les partis politiques ou les organisations plus classiques, syndicales ou militantes, mais ils cherchent des espaces pour s’engager, car ils sentent l’urgence, veulent exprimer leur colère, retrouver des personnes avec qui lutter…

« Ces espaces sont souvent construits sur des principes anarchisants, fonctionnant sans chef, par affinités, souvent par consensus, refusant la représentation. Ces tactiques sont reprises, parfois réinventées, car elles témoignent encore d’une certaine efficacité aujourd’hui, dans des contextes différents ou similaires. Ce “nouvel anarchisme” est bien au diapason de notre époque politique. »

Des visages masqués, vêtus de noir et attaquant avec force les symboles du capitalisme, les Black Blocs se sont transformés en un spectacle médiatique antimondialisation. Mais l’image populaire du voyou qui casse des vitres cache une réalité complexe. Francis Dupuis-Déri souligne l’origine de ce phénomène international, sa dynamique et ses objectifs, affirmant que l’usage de la violence s’inscrit toujours dans un contexte éthique et stratégique.

On rappelle rarement que des mobilisations comme celle des suffragettes au début du XXe siècle en Grande-Bretagne virent des milliers de vitrines voler en éclat dans le centre de Londres entre 1911 et 1914. Des bâtiments publics ont été incendiés. 232 incendies ou attaques à la bombe ont été perpétrés en 1913. Si les politiciens ont prétendu accorder le droit de vote aux femmes en récompense de leur contribution à l’effort de guerre, on peut aussi penser qu’ils craignaient la reprise des violences.

Bon nombre de participantes et de participants aux Black Blocs sont des militants de longue date, désillusionnés par les actions non violentes qui font, finalement, le jeu du pouvoir. Ils forment des groupes d’affinité et considèrent que la cible est le message. Francis Dupuis-Déri rappelle que le recours à la force ne fait pas consensus parmi les théoriciens les plus influents de l’anarchisme et que les régimes républicains et libéraux actuels ont pratiquement tous été établis grâce à une violence sans commune mesure avec l’action directe menée par les activistes d’aujourd’hui, bien qu’ils prétendent incarner les valeurs de liberté, d’égalité et de justice. Il montre comment les actions violentes encouragent les autorités politiques à envisager une certaine émancipation et ainsi font réellement évoluer des situations même si l’histoire officielle ne retient que la grande sagesse politique et morale des partisans de l’action directe non violente, comme Gandhi et Martin Luther King par exemple.

La particularité tactique du black bloc ne réside donc pas dans l’intensité de la violence ni dans le recours à la force en manifestation, mais dans sa proposition esthétique : la tenue noire, issue de la tradition anarcho-punk, et qui trouve son origine historique et politique dans le mouvement des Autonomen de Berlin-Ouest au début des années 1980, inspiré de l’Autonomia italienne, qui expérimentait « une politique égalitaire et participative, sans chef ni représentant, dans laquelle l’autonomie individuelle et l’autonomie de la collectivité étaient complémentaires et d’égale importance ». Cette tactique s’est diffusée dans les années 1990 à travers le réseau de la contre-culture punk et d’extrême gauche, pour surgir à Seattle le 30 novembre 1999 à l’occasion de la manifestation contre l’OMC.

Les politiciens et les médias sont de « fervents promoteurs de la thèse de la soi-disant infiltration des Black Blocs dans des manifestations qui seraient légitimes », distinction qui permet à la police de justifier la répression, souvent en exagérant fortement la menace. Leur reproche aux « casseurs » de détourner l’attention des médias est paradoxal puisque c’est bien eux qui choisissent et sont friands d’images spectaculaires, qui ne s’attardent que rarement sur les revendications. Les études prouvent que le recours à la force permet une meilleure couverture médiatique, tandis que celle exercée par les policiers fait l’objet d’une grande tolérance. Quant aux porte-parole du mouvement progressiste, ils espèrent être récompensés de leurs dénonciations publiques des Black Blocs, en étant reconnu par les autorités officielles comme interlocuteurs légitimes.

Fort d’une parfaite connaissance des mouvements sociaux et d’une observation systématique des manifestations où sont intervenus des Black Blocs, Francis Dupuis-Déri fournit ici, avec un enthousiasme non feint, une analyse indispensable de cette tactique, non sans mettre en garde contre une dangereuse tentation dogmatique.

Ce texte (traduit en anglais) est entièrement révisé et mis à jour pour inclure les plus récentes actions du Black Bloc lors des manifestations en Grèce, en Allemagne, en France, au Canada et en Angleterre, et son rôle dans le mouvement d’occupation et la grève étudiante au Québec. Il présente une vue d’ensemble de la tactique du Black Bloc et l’inscrit dans la tradition anarchiste de l’action directe.

Ce livre est l’antidote idéal à la désinformation diffusée par la Pensée unique gouvernementale, ses défenseurs et ses fausses critiques.

LES BLACK BLOCS : La liberté et l’égalité se manifestent

Francis Dupuis-Déri
346 pages – 14 € (euros)
Éditions Lux • Collection « Instinct de liberté » – Montréal, Janvier 2019
https://www.luxediteur.com/


Photo : © SYBART