« Deuxième Ciel »

marias salants Guérande © Lemeephoto.frL’air est chaud, ville solitaire. Dans le vent de la Loire, berce les foules solidaires. Ardents, bruyants, conscients, les citoyens crient leur joie dans la rue. Sous le soleil, on s’émerveille. Vigilants, dans la clameur des luttes on se retrouve. Vivants, chaque nuit sous les étoiles on se découvre. Des différences, des ressemblances, des espérances et des croyances partagées. Loin des écrans, des périscopes et des prismes déformants, chacun célèbre à sa manière les premières lueurs d’une ère nouvelle, d’une ère de rien, ère comprimée qui se libère du joug des uns. La jeunesse est pleine de métamorphoses.

Barricadé derrière un écran, noyé dans les terminaux numériques, l’esprit vagabonde. Car il sait que les étincelles des serveurs ne peuvent rien contre la vie et ses métamorphoses. Je suis jeune, il est vrai, pourtant parlons d’une plus jeune génération, souvent qualifiée de « trop » timide et silencieuse. Longtemps, j’ai cru qu’elle jouait rêvassant, insouciante et satisfaite dans une béatitude de bits et d’octets. Mais la jeunesse ne joue plus. Audacieuse, des plus pauvres pays de l’Europe jusqu’au cœur de nos frontières, elle vient de dire « Non » au capitalisme. Dans un murmure tissé de mille cris, elle veut dire « Oui » à la possibilité d’une terre nouvelle et extraordinaire. Des quatre coins du monde, la jeunesse échange, elle s’éveille, elle partage. Et leurs voix sont peuplées des rêves qui sont aussi les nôtres.

À la mémoire de douze petites grand-mères argentines faisant trembler la plus féroce dictature d’Amérique latine. Au souvenir d’un seul homme, un Indien pacifiste, mystifiant en son temps le plus grand empire du monde. À une bande de républicains fervents détrônant une noblesse sans majesté qui s’imaginait éternelle et de droit divin. On n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans, sur la toile tapageuse au Lustre étincelant… Comment imaginer la Liberté dans une société, où tout et tout le monde devrait être propre, lisse, rentable ; où toute personne qui refuserait ce modèle est-elle considérée comme suspecte, voire illégale ?

Je m’adresserai donc à elles. Elles, les ordonnatrices omniscientes incapables d’imaginer autre chose que des chiffres. Elles, les ogresses électriques et lasses qui dévorent notre espace. Les araignées qui observent et étudient nos moindres faits et gestes, scrutent la toile tant qu’elle peuvent, cataloguant nos vies chétives aux ailes que l’on pensait brûlées. Elles, les mégahorloges qui égrènent le temps, analysent nos instants, pénètrent nos minutes, formatent et examinent, épluchent et interrogent, prospectent, enquêtent et que sais-je encore. Tremblez ! Tristes circuits de pacotille, car votre règne touche à sa fin. Les humains se rencontrent. Les humains se rassemblent. Au creux du mystère femmes et hommes se croisent, coexistent, coopèrent, aiment ensemble. Et si l’un de nous tombe, on le relève. À mille lieues des sombres circuits grouillant de pétaflops, les regards s’échangent, les mains se tendent, car nos esprits sont fermes et nos cœurs grands. De nos énergies bouillonNantes, une vie nouvelle est naissante.

C’est toujours comme cela. Les vieilles idées se meurent un jour, elles abandonnent leur position et c’est la jeunesse, vêtue de ses idéaux qui reprend la place. Vers l’abri inaccessible, incertains, les uns avancent d’un pas, puis prennent courage avec les autres et en font un second. Une multitude de pas, une multitude de voix. Ouvrirez-vous les yeux ? Nous accompagnerez-vous vers cette impossible utopie dont on aperçoit l’orée ? Voyez comme ici, loin de Xanadu, les rues sont pleines de chevaliers et d’insoumises.

Post-Scriptum : je dédie ce texte à deux belles âmes, M et E. La première pour son magnétisme émerveillé, le second pour son courage et sa bienveillance, de Nantes aux marais de Batz-sur-Mer.

Crédits : La photo a été prise à Guérande (Loire-Atlantique) par J.C Lemée. « Le Deuxième Ciel » est un court-métrage français, récompensé du Prix jean Vigo 1969 (sa fiche sur Wikipédia).