La fin du monde – Visions politiques et désertion populaire

Sur une carte imaginaire, sur les traces de Charlot et d’autres poètes, artistes, révolutionnaires, amoureux, des chemins sont tracés vers une possible désertion générale. »

I. Désert

« Les gens recommencent à être vus dans la rue, avec une certaine prudence au début, puis dans le sillage d’un sentiment de libération, tout le monde marche, se regarde, s’interroge, femmes et hommes, groupes d’adolescents au hasard, tous accompagnant les uns les autres alors qu’ils traversent l’insomnie massive de ce temps inouï. Et n’est-il pas étrange qu’ils semblent avoir accepté cette suspension, cette panne ? Peut-être que c’est quelque chose qu’ils ont toujours voulu au niveau subliminal, subatomique ? Certaines personnes, toujours et seulement quelques-uns, un petit nombre d’habitant·es humain·es de la planète Terre, la troisième planète la plus proche du soleil, royaume de l’existence mortelle » 1.

Huit, neuf, dix mois, c’est presque un an maintenant. Le décompte des mois est perdu : on savoure le privilège privé de tout ce qui n’est pas privé, de tout ce qui habituellement erre dangereusement dans les villes. Penser à retourner vivre sans répondre au commandement de la Loi, du virus, de la peur, est presque effrayant. Auto-certifications, zones rouges ou oranges, couvre-feux. Les commandes sont diversifiées : elles engourdissent ; oppriment. Elles sont contradictoires et ambigües. Nos contacts avec le monde sont furtifs, presque superflus. Nous sommes sans visage et masqué·es.

Que faire ? Certains veulent « faire », bouger, sortir de l’engourdissement, « admirer » : « faire » quelque chose pour ne pas rester immobile, avant de disparaître. Ouvrir écoles, cinémas, bars, gymnases, tout ouvrir, pour simplement vivre, au point, peut-être involontairement, de supprimer la brutalité d’une pandémie qui ne cesse de se renforcer car il n’est pas difficile de sous-estimer un virus à faible létalité mais très tenace. Il faut vivre, c’est indéniable ; secourez-nous de cette désolation. Mais, pour nous, il semble que tout reprendre comme avant fait partie de notre plus gros problème (politique). Recommencer, comme avant, n’est pas une alternative envisageable.

Que pourrait faire Léopold Bloom 2 dans la nature sauvage de la syndémie 3 de Covid-19 ? Que pouvons-nous faire aujourd’hui avec des rues abandonnées la nuit, des bars fermés, des villes perdues ? Que signifie écrire sur les rencontres et nos vies dans le vide ? Où les hommes et les femmes de Joyce se réfugieraient-ils, qui rencontreraient quelqu’un à chaque coin de rue, entreraient quelque part, laisseraient les choses se heurter à d’autres ? Nous avions l’habitude d’écrire, de réfléchir, de nous battre dans les rues grouillantes de monde, de Dublin le 16 juin 1904, jusqu’au Cosmopolis de DeLillo. Aujourd’hui, nous devons écrire, penser, lutter dans des espaces vides ; livré·es à une écriture de résidus comme si l’écriture elle-même dans le vide était devenue un résidu.

Traverser un désert, une période désertique, ce n’est pas une grande chose, ce n’est pas grave ; c’est terrible de naître, de grandir dans un désert. C’est effrayant. Je l’imagine, on doit avoir l’impression d’une grande solitude. »
— Gilles Deleuze

TOI. Rêve !

La Chose mérite un effort d’analyse de la part de celleux qui travaillent actuellement, et de la part de celleux qui ne travaillent pas au moment de la catastrophe.

Nous « travaillons » à domicile. Nous disons : la « classe moyenne » planétaire. Une classe évidemment stratifiée en son sein ; c’est peut-être agréable de travailler à domicile si vous avez une terrasse, un jardin, si vous n’avez pas d’obligations familiales (garde d’enfants). À ce moment-là, vous faites votre agenda de la crise, les apéros avec vos amis chinois ou brésiliens sur Internet, qui sont dans le même état que vous. En fait, nous sommes confrontés à une forme de « socialisation » sans précédent dans l’histoire (sic). Bien sûr, la restriction de la liberté de mouvement est intolérable, les relations s’épuisent et les malentendus et les tensions éclatent, mais nous continuons. Il y a plus de temps pour écrire, lire, se renseigner. Le monde, le monde que vous vivez, devient encore plus réel, moins abstrait, un peu plus vivant, comme si sa conscience faisait une pause et que la réalité des instruments qui la produisent s’estompe un peu.

Qui sait, c’est sans doute un peu moins beau si, comme le font les nouveaux saints laïcs, les professeurs des écoles, vous travaillez tous les jours dans des maisons de taille modeste, comme si de rien n’était et avec des enfants à vos pieds et avec des salaires ridicules. Cependant, cela peut être fait ; c’est dur, douloureux et dégradant, mais cela peut être fait. Cette classe vit, dans l’ensemble, en tout cas décemment la crise, car elle ne perd ni garanties, ni assurances, ni horizon.

Mais ce n’est pas tout : les conséquences de « l’évènement Covid-19 » sont que les deux tiers des employés ne travaillent pas ; ils sont bloqués : s’ils ont de la chance, c’est « garanti » en quelque sorte, ils gardent leur salaire (pour l’instant ; avec quelle angoisse pour l’après ?). S’ils ne font pas partie des soi-disant « garantis », ils sont désespérés et, fatalement, divers scélérats les organisent, les poussent contre la « conspiration du pouvoir », contre les affaires publiques (et donc, il ne faut pas oublier, ils font de la politique dans le sens le plus classique du terme), car la colère des exclus — ou de celleux qui se perçoivent comme tels — peut consolider une forme de ressentiment qui est finalement engagée à frapper les pauvres parmi les plus pauvres. Il est même trop facile, par exemple, de reconnaître le sens de ce mécanisme même non seulement épisodique, non seulement folklorique, mais paradigmatique d’une menace mondiale généralisée, de l’attaque contre le Congrès américain par les partisans de Donald Trump le 6 janvier 2021 lors de la certification de l’élection du nouveau président américain, Joe Biden.

Il reste un autre groupe de travailleurs qui, dans cette urgence mondiale, a continué à travailler en sa présence, même pendant les mois les plus sévères du confinement (en Europe, par exemple, de mars à mai 2020). Non seulement le personnel hospitalier, mais tou·te·s celleux qui, pour diverses raisons, ne sont pas isolé·e·s chez elleux : employé·e·s de supermarchés, conducteur·ice·s de tramway, cheminots, pompiers, facteur·ice·s, et de nombreuses catégories de travailleur·euse·s. Dans les usines, les ouvrières et les ouvriers vivent avec le danger de la contagion évidemment sans l’adoption de précautions adéquates 4. Iels font tou·te·s l’expérience de première main que le pouvoir peut sacrifier une myriade de vies au nom de sa propre survie ; pas de la nôtre, mais de la société à laquelle « il » aspire et se prépare ; celle fondée sur l’appauvrissement et qu’il laisse apparaître — avec la création incessante de discours infinis (et de produits infinis) — comme immuables. Soyons cyniques, il paraît que c’est à la mode : le capitalisme n’est pas le mal, il fait juste son « travail » pour s’auto-générer régulièrement, tout d’abord en répondant à la logique de l’offre et de la demande, la Loi du Marché. Par conséquent, par exemple, il ne pourra en aucun cas stocker des masques, des gants, etc. jusqu’à ce qu’ils deviennent nécessaires pour garantir la sécurité de tou·te·s en temps voulu. Le capitalisme vit au jour le jour ; il attend que le marché s’exprime et gère ainsi nos vies.

Sapper at Work David Bomberg
David Bomberg, Sappers at Work (1918-1919)

Pour les ouvriers de la pandémie, qui sait, une grève d’existence pourrait probablement même évoquer une forme de libération, suscitant un fantasme révolutionnaire et une image de rédemption. Mais maintenant, aujourd’hui, pas plus tard ; après-demain, cela les ferait rire ou, si vous voulez, pleurer. Et de fait, des grèves importantes ont eu lieu ces derniers mois : dans les hôpitaux, dans la logistique (la distribution d’Amazon en France en avril 2020 a failli s’arrêter), comme dans de nombreuses usines du nord de l’Italie. C’est un début, mais bien sûr ce n’est pas suffisant : la grève de l’existence imagine une évasion collective de nos propres existences pour prendre congé de notre pacifique docilité.

Le pouvoir continuera-t-il à gérer la vie de ceux qui n’ont rien et qui doivent continuer à travailler alors qu’à chaque fois que le capitalisme détruit un peu plus encore la planète — et que le virus reprend sa marche —, il laissera à la maison tous ceux qui ne sont pas indispensables à la production de la richesse ? Ce qui compte, avec le recul, c’est de « surveiller » le fusible de toute éventuelle flambée sociale et politique, pour que le virus devienne l’occasion de l’achèvement d’un processus de dépolitisation absolue (« Restez chez vous, sinon vous allez vous révolter »). Des décisions opaques, prises dans des situations et des manières peu claires, usant toutes les géométries et les garanties légales. Nous ne sommes même plus des spectateurs ; mais un peuple distrait, impuissant, désolé, indifférent, catapulté dans une réalité flétrie.

Ceux qui prétendent nous gouverner continuent de parier : soit sur l’immunité collective ou sur notre découragement. Mais sommes-nous prêts à nous sacrifier au nom de la rente, de l’hypothèque, de la vie ou pire, des « droits individuels » ? Nous sommes en fait au seuil de la canonique, terrible, émergeant des crises avec lesquelles le capitalisme a cycliquement tendance à se réorganiser (en réalité, quand il le fait trop vite, comme cela s’est produit par exemple après la Première Guerre mondiale, cela finit mal) ; normalement ce moment correspond à l’intensité maximale de sa violence.

Tout cela pour dire que lorsque nous produisons de la théorie, lorsque nous essayons de penser à la politique, nous devrions aussi avoir la tâche d’identifier un « bloc social », un « peuple » à qui parler. Vers qui nous tournons-nous ? Bien sûr, le point est précisément ceci : l’univers d’un discours politique de catastrophe — la catastrophe d’une condition biopolitique inimaginable (les industries pharmaceutiques dictant la loi de qui vivra et qui mourra aux États-nations) — rencontre une myriade de catastrophes différentes, marquées par une fragmentation terrifiante des expériences de vie et de travail. Si notre époque est l’expression de quelque chose, parmi beaucoup de choses que nous ne comprenons pas, c’est précisément celle de l’absence de ce que nous aurions appelé autrefois, plus ou moins clairement, un « bloc social ».

Mais ce temps est révolu ; évidemment nous n’avons ni nostalgie ni regret. Mais les défaites du passé doivent nous apprendre quelque chose ; les échecs sont de grands maîtres politiques et générateurs d’intuition. Mais… serons-nous des écoliers assidus ?


Source : P. Amato, L. Salza, La fin du monde. Visions politiques et désertion populaire, Il glifo, Rome 2020, pp. 7-9; pp. 19-22.

  1. Si l’âge de « l’évènement Covid-19 » n’a pas encore son roman, fin 2020 a pourtant déjà eu son court-roman : Le silence, par Don DeLillo. Se déroulant dans une période post-pandémique, 2022, alors que la mémoire du virus est encore fraîche, l’auteur explore, à travers une scène anonyme, l’impossible retour à la normalité : un black-out général des technologies suspend le cours habituel des choses. Ordinateurs, téléphones portables, tous les appareils électroniques sont en panne ; Internet, les e-mails, etc., deviennent silencieux ; les écrans qui dominent habituellement notre paysage se noircissent. Il ne reste plus que l’obscurité : Max, l’hôte d’un petit rassemblement d’amis organisé pour officier le rite laïque américain par excellence (le Super-bowl), décide obstinément de « regarder l’écran noir » et scruter le vide « Dans un stupéfiant void ».
  2. Leopold Bloom est un antihéros du roman Ulysse de James Joyce. L’anniversaire de la journée du 16 juin 1904, décrite dans le roman, est célébrée en Irlande sous le nom de Bloomsday.
  3. Syndémie : une rencontre de plusieurs facteurs aggravants les effets d’un virus fondamentalement pas plus dangereux qu’un autre virus respiratoire de type grippal, mais qui fonctionne comme un accélérateur, un catalyseur d’effets toxiques chez certaines catégories de personnes à risques pour des raisons multifactorielles sur lesquelles il convient de sérieusement se pencher, plutôt que de condamner certains traitements ou de croire à l’univocité de la solution vaccinale désormais élevée au rang de totem ainsi qu’aux vertus supposées des confinements à répétition.
  4. L’Office for National Statistics (ONS), l’équivalent britannique de l’Istat, analyse les données de mortalité due au SARS-CoV-2 entre le 9 mars et le 28 décembre 2020 dans la population en âge de travailler (entre 20 et 64 ans) en Angleterre et au Pays de Galles. On dénombre 7 961 décès. C’est peu. Certes, mais la question n’est pas là. Les taux de mortalité les plus élevés se trouvent parmi les personnes occupant des emplois peu qualifiés ou travaillant dans les secteurs des soins, des loisirs et d’autres services. Voir : https://www.ons.gov.uk/.
    D’autres recherches confirment également, par exemple, que parmi les personnes infectées sur le lieu de travail en Lombardie (près de 32 000 entre janvier et novembre 2020), que les décès touchent largement les travailleurs moins qualifiés : « Santé et assistance sociale » (24,5%), « Activités manufacturières » (20,6%), « Transport et entreposage » et « Commerce » (11%). De plus, de nombreux facteurs environnementaux entrent en ligne de compte, même s’ils ne sont pas encore inclus dans les discours des autorités politiques et de santé. http://www.cgil.bergamo.it/.
    Enfin, d’autres études indiquent que les taux de mortalité ne sont pas exclusivement liés aux conditions socio-économiques et aux facteurs environnementaux (les fameuses et principales sources de comorbidités), mais sont largement influencés par la discrimination ethnique et raciale. La Seine-Saint-Denis, un département à l’est de Paris, l’ancienne ceinture rouge (la banlieue), très industrialisée hier, aujourd’hui extrêmement pauvre et extrêmement polluée, habitée par mille voix et mille cultures, connaît, entre le 1er mars et le 19 avril 2020, un taux de mortalité plus élevé à la fois par rapport à la moyenne régionale et par rapport à la tendance des années précédentes. Voir : https://www.ined.fr/