Ce que l’on ressent – Journaux des Invisibles

Pour nombre d’entre nous, le « confinement » n’est qu’un autre « emprisonnement ». Parce que sortir une fois pas semaine lorsqu’on vit au cœur d’un Pandémonium, dans un enfer à la figure de tombe où chaque centimètre carré compte, c’est une histoire que l’on préfère ne pas raconter aux autres… Cette histoire, — mais quelques belles aussi — iels la raconte ici, dans ce journal des invisibles…

Au lieu de faire semblant de l’apprivoiser, nous devrions (ré)apprendre à vivre avec la nature. Et cette fois dans des sociétés sauvages, c’est-à-dire sans relations de pouvoir, et non dans des États civilisés. Mais cela impliquerait un « changement de comportement », très malvenu pour ceux qui nous gouvernent ou le souhaiteraient, comme pour ceux qui veulent être gouvernés.

Finimondo, 12 mars 2020 (Italie)

 

Trois heures avant les nouvelles annonces. Confinement militaire promis. Se demander s’il faut que les enfants se déplacent avant 20 heures vers leurs parents. Regarder toujours les mêmes fenêtres. Y voir encore passer des avions. Y entendre de moins en moins de voiture. Bientôt plus de train. C’est un Nouveau Monde qui se dessine. Il est urgent que nous prenions les crayons.

Nicolas, 15 mars 2020.

 

Un doute subsiste : trouverons-nous le courage de ne pas s’illusionner encore en voulant faire repartir le monde à la hausse après ça ? D’oser abandonner ses rêves de grandeur, et redescendre un peu sur Terre, là où l’Univers concours à l’équilibre ? Celles et ceux qui se pensent impuissants face à ce système qui broie en disant « qui suis-je pour le faire changer ? », « Il ne changera jamais… » Rendons-nous compte : son masque tombe à cause d’un virus global. Ce système, c’est de la gnognotte, un égrégore, une illusion à qui on choisit de donner du crédit. Qu’on ne vienne pas me dire après ça que nos pensées ne sont pas créatrices. Alors, si on peut faire tomber le voile, peut-on en profiter pour mettre dans cet espace vierge ainsi dévoilé, nos verbes créateurs, nos souhaits d’une humanité respectueuse, d’animaux et de végétaux en bonne santé, d’une paix durable en nous-mêmes et pour les autres ?

Hélène, 16 mars 2020.

 

Aujourd’hui, je me demande comment faire pour adoucir un peu l’ambiance générale super anxiogène, notamment sur les réseaux sociaux, et auprès des étudiants avec qui j’ai fait la grève main dans la main depuis décembre. Du coup je me sers de la page de la mobilisation pour poster des blagues et des photos. Ma contribution à l’apaisement social.

Capucine, 16 mars 2020.

 

Le bruit a été infernal. Ça n’a pas cessé. Ils ont fuit dans la nuit. Vers un autre printemps. Ce matin, plus de voisins. L’immeuble s’est vidé. Super égoïstes. Super contaminants.

Bernard, 17 mars 2020.

 

Distribution de repas à porte d’Aubervilliers par la Gamelle de Jaurès. Des centaines de personnes attendent. Parmi elles des dizaines de familles, de jeunes enfants. Avec l’annonce du confinement, peu d’associations ont distribué pendant le week-end. Certaines nous disent qu’elles n’ont pas mangé depuis 24h. Et puis, pour elles aussi, il y l’appréhension face à cette situation extraordinaire. Nous ne savons pas comment vont s’organiser les choses, si les distributions et les maraudes pourront être maintenues. La faim, la peur de manquer, l’épuisement… Les gens se heurtent, se battent pour attraper une barquette repas, un bout de pain.

Romane, 18 mars 2020.

 

Avant de me coucher, je partage ici quelques impressions. Pour l’instant je ne me suis pas habitué à cette situation surnaturelle. J’ai pourtant la chance d’être dans une ville de banlieue et dans un pavillon où je ne vois pas les rues vides du haut d’un balcon. Mais je sens comme un silence angoissant sur la ville et je me demande ce qu’il adviendra de cette société au sortir de tout ça. J’étais particulièrement pessimiste avant. Aujourd’hui j’en suis convaincu : le coronavirus entrainera une crise boursière sans précédent. Je reviens du Liban où déjà beaucoup de gens ne peuvent plus toucher leurs salaires, gelés en raison de la crise. Car face à la récession, les États sauvent le capital en y injectant des liquidités, se servant dans nos économies. Ce ne sera pas différent ici. Bref, j’arrête ici la réflexion. Pour conclure, je dirai seulement que je place tous mes espoirs dans les initiatives comme celle-ci pour s’organiser ensemble contre leurs logiques mortifères. Le corona est peut-être là pour nous aider à stopper leur machine. C’est juste triste et révoltant que des êtres humains doivent rester sur le carreau. Face à la mélancolie qu’implique ce confinement, je préconise une solidarité sans faille. Organisons le maquis.

Ian, 19 mars 2020.

 

La douleur est insoutenable, prenez soin de vous s’il vous plaît.

Marie, 20 mars 2020.

 

A 8h du matin, les policiers débarquent sur le camp des réfugiés d’Aubervilliers. Ils réveillent les familles et les chassent. Ils disent que pour être tranquille il ne faut pas rester dans Paris, il faut passer le périph… En somme être invisible et « hors secteur » pour que la Ville de Paris puisse tranquillement se déresponsabiliser et les laisser mourir dehors.

Romane, 20 mars 2020.

 

Paris. Pendant que des poumons se noient, que des larmes roulent en cascade sur des joues blêmes, que les chairs se pétrifient de désespoir, ici les oiseaux chantent dans un ciel d’un bleu couleur de rêves. Cette nature m’apparait soudainement sans cœur. Elle devrait se couvrir d’un linceul l’indécente, revêtir la couleur sombre du deuil, arrêter de nous narguer de sa splendeur, se faire discrète. Un peu de compassion Vilaine. Et puis, je me dit que les rhinocéros,les grands requins blancs ,les tigres du Bengale ont du finalement partager les mêmes sentiments que moi en nous regardant vivre et les détruire en tout insouciance. Alors, bien fait…

Anonyme, 21 mars 2020.

 

Je soussignée Claudette Martin, née le 07 avril 1964, atteste sur l’honneur devoir rester dehors nuit et jour, n’ayant aucun domicile fixe, malgré les promesses de M. Macron de sortir de la rue mes 200 000 confrères et moi-même.

Claudette, 21 mars 2020.

 

Est-ce qu’on ne serait pas en train de se faire déposséder de tout ?

Marianne, 22 mars 2020.

 

Vais-je publier un énième article ? Chercher mon nom sur Google ? Me poser des questions futiles du genre : « est-ce que les plantes de Côte d’Ivoire pourraient-elles sauver les éléphants ? » Je me décide à parcourir — encore — les réseaux sociaux. Sur l’un deux, les filles se moquent et continuent de flirter. Cycle normal de la dépendance. De mon côté, je n’ai pas pensé à racheter de cigarettes. J’allume le téléphone. La lumière fluorescente est-elle mauvaise ? Comme des pieds qui piétinent je cligne des yeux. Un nouveau voyage dans le temps ! Bannières publicitaires incluses. Encore un rationnement de l’art ! Ce labyrinthe numérique n’est-il qu’une aventure de mille et une nuits ? C’est comme un silo à distomes pour stocker des données… mais parfois les fichiers aussi doivent faire caca. Garder les informations importantes et éviter de transmettre la colère. Je regarde mon chat posé sur le bureau. Il est comme un graphique parfait. Ses pattes sont plissées en diagonale. Pourtant mon insécurité ne s’éloigne pas. Éviter les gens comme on signale un vol. L’interdiction est mise en vedette. Des traités sur les armes sont conclus. Maudits étrangers, hein ? Se cacher ? Se terrer au fond d’une grotte ? Non ! Je marque ma lèvre de peur et me réveille, enfin. D’abord, je dois faire quelque chose !

The K, 22 mars 2020.

 

Je vous écris d’Italie, je vous écris donc depuis votre futur. Nous sommes maintenant là où vous serez dans quelques jours. Les courbes de l’épidémie nous montrent embrassés en une danse parallèle dans laquelle nous nous trouvons quelques pas devant vous sur la ligne du temps, tout comme Wuhan l’était par rapport à nous il y a quelques semaines. Nous voyons que vous vous comportez comme nous nous sommes comportés. Vous avez les mêmes discussions que celles que nous avions il y a encore peu de temps, entre ceux qui encore disent « toutes ces histoires pour ce qui est juste un peu plus qu’une grippe », et ceux qui ont déjà compris. […] Voilà ce que nous vous disons d’Italie sur votre futur. Mais c’est une prophétie de petit cabotage : quelques jours à peine. Si nous tournons le regard vers le futur lointain, celui qui vous est inconnu et nous est inconnu, alors nous ne pouvons vous dire qu’une seule chose : lorsque tout sera fini, le monde ne sera plus ce qu’il était. »

Francesca, 23 mars 2020.

 

Sans contacts. Partage de plants de balcons à balcons, partage de graines et atelier « bombes à graines ». On investit les toits des immeubles.

Mathieu, 23 mars 2020.

 

Quand l’aventure haletante, c’est d’attendre le récit de la sortie de nuit des aminches dépendant·e·s des poubelles pour manger… Sur vous tou·te·s les pas-pareils et paillettes dans les yeux des chagrineux qui comprennent pas les différences de vie !

Valk, 24 mars 2020.

 

Il y a un monde au ralenti et un autre qui accélère. Rappelez-vous que la veille du confinement ce pouvoir nous invitait à sortir, par millions, pour aller voter. Rappelez-vous, il ne fallait pas fermer les écoles. Rappelez-vous, il ne fallait pas utiliser le droit de retrait. Rappelez-vous, l’hôpital était en grève. Rappelez-vous, ce pouvoir a éborgné, mutilé des centaines de personnes. Rappelez-vous, il y avait bien une guerre, une guerre contre un libéralisme qui donnait à voir sa face autoritaire. Le confinement n’est pas la suspension des violences structurelles qui traversent la société. La guerre en cours, c’est la guerre du libéralisme contre le coronavirus pour la survie du libéralisme.

Emma, 24 mars 2020.

 

Une dizaine de camions de police stationnent autour du parc et du rond-point de la porte d’Aubervilliers. Des familles ont tenté de dormir ici cette nuit, celà ne leur a pas plu. En pleine crise sanitaire la priorité pour la police est donc d’empêcher des gosses de dormir dans un endroit un peu moins glauque qu’une bretelle de périphérique.

Ousmane, 24 mars 2020.

 

Il est bientôt deux heures du matin. On a pris une bière entre colocs. Nous ne sommes plus que deux dans le salon, lorsqu’on entend frapper à la fenêtre. On prend un temps fou à réagir tellement on est surprise. On ouvre et Omar nous fait face. Il s’est reculé à plus d’un mètre de la fenêtre après avoir toqué « Je suis désolé, mesdames, je suis désolé je suis pas dangereux, si vous me dites non je m’en vais, je suis pas dangereux vraiment, j’ai juste vu la lumière, mesdames, mais si vous me dites non je m’en vais, c’est juste que j’ai pas eu grands choses ces derniers jours mesdames alors je me demandais si vous aviez pas quelques centimes, une cigarette un ticket resto … Mais si vous me dites non je m’en vais mesdames, moi y a que dieu qui me dirige et je suis pas violent mesdames, dieu il me regarde, il vous garde mesdames, si vous me dites non je m’en vais … » Ma coloc a tout ça. La monnaie, le ticket resto, la cigarette. « Que dieu vous garde madame que dieu vous garde. » On lui parle des hôtels. « Moi je dors à la laverie là, le patron l’a laissée ouverte pour qu’on puisse y dormir. Si jamais madame, t’as une couette ça j’aurai besoin, mais sinon c’est bien, c’est gentil madame, dieu est témoins et il vous garde. » On n’a pas de couette à donner, on est vraiment désolée. Sur un dernier « Dieu vous garde » Omar s’en va, disparait dans les rues sombres et désertes. Presque désertes.

Marion, 24 mars 2020.

 

Pas de révolution, une révélation.

David, 25 mars 2020.

 

Contrairement à ce que disait ce tout petit monsieur, cette crise n’a rien d’une guerre. Les émissions françaises sont fausses. L’esprit de corps est ici ! Enlever les matières étrangères et tout ce qui brille encore. Huées infinies au capitalisme ! Le blackout n’est pas gris-brun et les patriotes ne sont pas contents. Cette crise est un appel à l’attention. Attention à nos gestes. Attention à l’infime. C’est exactement comme ça que les choses sont nommées. D’autres faits inutiles alors. Le temps nous frappera dans une autre vie. Pas de souci à se faire alors ? Et ça marche vraiment maintenant ? Une citation de la loi serait peut-être nécessaire…

Clair, 25 mars 2020.

 

La drôle de gauche, Macron et son gouvernement, les médias sont des néo-moralisateurs. Le Covid-19 ne sera jamais suffisant pour les dénoncer. Les uns ne peuvent survivre sans les autres et usent des mêmes arguments infantiles et anachroniques. Ils sont un pan, apparu après le long et lent, mais sûr, bannissement du « doute absolu », de l’espace de parole totalitaire…

Isa, 25 mars 2020.

 

Nous sommes officiellement passé cette nuit de 17 lits de réanimation à 30. Café offert sur l’aire de Saint Denis d’Orques de 6h30 à 8h30 pour nos amis les routiers. Douche et sanitaires accessibles.

Aurel, Hôpital de Strasbourg, 25 mars 2020.

 

Se réveiller en silence. Pas de gens bruyants qui courent partout et plus de circulation. Avant, il y avait toujours un bruit de fond, même la nuit. Je me rends compte que je peux entendre des conversations complètes de chants d’oiseaux pour la première fois depuis des années.

Rosa, 26 mars 2020.

 

Et quand je rentre enfin dans ma prison, découvre que les graines à germer d’ail sont enfin arrivées… Il ne leur manquait que la chaleur du soleil en bord de fenêtre… L’ail est lent à venir et la fraicheur ne l’aide pas vraiment. J’essaie aussi des graines de petit épeautre mais elles ne veulent pas sortir. Tant pis, je ferais quand même mon pain Essène. Elles sont bien molles et gorgées d’eau. Les laisser trop longtemps risque de les faire pourrir… La situation l’est déjà assez comme ça… On ne va pas en plus gâcher les germes de la Vie…

J.M, 26 mars 2020.

 

Plutôt vivre en Liberté que mourir confiné·e·s.

Anonyme, 26 mars 2020.

 

Ça fait trois mois que l’épidémie a commencé. Trois mois que des « experts » craignent la pandémie mondiale. Pourquoi le trafic aérien n’a pas été arrêté ? On a laissé les riches faire du tourisme et des voyages d’affaires pendant trois mois. Aujourd’hui, le virus est partout. Et l’Europe ferme ses frontières. C’est trop tard ! Ça ne sert plus à rien maintenant. Si l’État n’était pas aussi respectueux des bourgeois qui veulent parcourir le monde, on serait pas tous obligé de rester enfermé chez soi. Et maintenant, on est bien obligé de le faire. Mais si une grosse partie de la population continue à travailler, ça ne sert à rien, et je pourrais tout aussi bien aller boire un coup chez ma voisine.

Mika, 27 mars 2020.

 

« Je ne veux pas vous voir dans les rues », dit un flic à un groupe d’Afghans qui passe au bord du canal. « Il faut rentrer ». Traduction : transmettez-vous ce foutu virus entre vous, mourrez ensemble dans votre trou à rat, on s’en fout. Mais surtout ne contaminez pas les autres. Nous avons le droit de vivre, pas vous.

Romane, 27 mars 2020.

 

Les mots ont un sens. Nous ne sommes pas en guerre. Nous sommes en pandémie. Nous ne sommes pas des soldats, mais des citoyennes et citoyens. Nous ne voulons pas être gouvernés comme en temps de guerre, mais comme en temps de pandémie. La solidarité et le soin doivent être institués comme les principes cardinaux de nos vies. La solidarité et le soin. Pas les valeurs martiales et belliqueuses.

Maxime, 27 mars 2020.

 

Le premier jour, ici, on est devenu désinsectisateurs après une improbable invasion. Le second jour, électricien, le frigo était subitement H.S. Le troisième jour, plombier, pour cette fuite qui inondait deux étages. Et ainsi de suite… Ce matin, je me reveille en espérant ne pas avoir à devenir toubib d’ici ce soir.

Sabou, 27 mars 2020.

 

Avec Utopia56, on apprend que l’Etat a expulsé au moins 10 personnes la semaine dernière. Vers le Maroc, l’Algérie, le Congo, le Mali, le Sénégal, la Roumanie, la Georgie et même les Pays-Bas pour un dubliné… Corona ou pas, rien ne les arrête !

Romane, 28 mars 2020.

 

La mémoire… C’est ce qui me rend un peu acariâtre : la mémoire tenace d’une vie avant la domestication…

Jean-Marie, 29 mars 2020.

 

La réalité n’est qu’un rêve consensuel. Et ceux qui y croient le plus sont également ceux dont le sommeil est le plus profond…

Un virus dans la matrice, 30 mars 2020.

 

Nous prenions les places publiques ce même jour, en 2016, nuits debouts singulières et village éphémère pluriel quotidien. 2020. Fenêtre sur bleu. Au loin, l’on transporte des corps inanimés. Sue ma fenêtre, les plants frémissent au vent. Les céphalées passent sur ces jours semblables – qui ne ressemblent à rien de connu, et tant à « l’après » qui se compose sur fond de bruit de bottes. On s’aime, hein ? Dites, on va s’aimer comme des fous si et quand on sort hein ?
Alors on sème.

Nicolas, 32 mars 2020.

 

Une faible lumière sur nous revêt des apparences profondes. L’Ego en miroir ne peut que s’agiter. Rectangle bleu sur mur en ciment, et la cime des arbres comme regard absolu. Encore beaucoup d’autres mystères… Louons-les dans la joie !

Z., 2 avril 2020.

 
Soleil zadiste