J’imagine une forêt…

L'Arbre de Vie - Klimt (détail)Comment l’autorité peut-elle être exercée dans un mouvement qui rejette toute forme d’autorité ? « Quiconque n’est pas moi est un agent de répression qui s’exerce à mon égard », disait le graffiti — moins connu — de mai 68. Individualisme forcené, rendant presque impossible tout leadership et, finalement, le vivre ensemble. Car, bien que nos luttes soient contre le système d’autorité, pour que celles-ci ne soient point vaines il nous faut nous rassembler autour d’un guide, une ligne directrice qui coordonnerait nos élans disparates et sauvages. Bien sûr, ce ne sera pas une personne, mais peut-être une entité symbolique, un tronc commun autour duquel se grefferaient nos multiples revendications.

Ce qui fait notre force, c’est justement nos différences, nos complémentarités. Aujourd’hui, nous sommes à l’aube d’autre chose, nous sommes encore comme des enfants qui se découvrent, il m’est presque impossible d’imaginer une unification des luttes et des espoirs autour d’un seul collectif, autour d’un seul mouvement. Un jour, tout cela prendra du sens, demain nous trouverons les moyens de réunir ce qui est désuni, de rassembler ce qui est épars, puisque la cohésion existe dans nos rêves, dans nos espérances, dans nos courages, dans nos partages, dans nos mondes respectifs qui ne demandent qu’à se rencontrer, se croiser, vivre ensemble, coopérer. Et qui surtout, ne jamais désirent le pouvoir.

D’aucuns ont longtemps cru que les hommes devenaient petits plus ils se rassemblaient, que les idées libres et autonomes, chaque fois qu’elles étaient brandies comme un étendard, piétinaient la liberté de penser des unes et des autres. Cet adage est vrai dès lors que des humains abandonnent leur faculté de penser librement au profit d’une pensée collective, où l’individu se dilue dans la foule et se persuade que penser comme la majorité est un gage de vérité. Je paraphrase Ionesco, qui explique que dans la réalité, le marginal est un majoritaire qui s’ignore. Mais pourtant, toutes ces idées, tous ces rêves qui nous grandissent chaque jour et qui, in fine, élargissent nos rangs de nouvelles personnes, tout cela ne fait que renforcer un mouvement commun. Personne ne souhaite d’un nouveau despotisme sournois qui nous dit : « vous êtes libre de ne pas penser comme nous, mais alors vous deviendrez des étrangers à nos yeux. » Dans un tel système, la censure ne viendrait pas de l’état, elle viendrait de la masse qui nous interdirait de penser ce que nous voulons, de vivre comme nous l’entendons ou de lutter à notre façon.

Aujourd’hui, samedi 39 mars, nouvelles perspectives, nouvelle réalité. Aujourd’hui est à la lutte. Sans doute est-il temps d’appliquer, enfin, ce que nous répétons depuis si longtemps sans vraiment prendre le courage de le faire : « Résistance et sabotage ! » Abandonnez les convenances, tout est autorisé. Comme le répète Eugène dans Antidotes, « ne pas penser comme les autres, ça veut dire simplement que l’on pense. Les autres, ceux qui croient penser, adoptent en fait les slogans qui circulent, ou bien ils sont en proie à des passions dévorantes qu’ils se refusent d’analyser. Pourquoi se refusent-ils, ces autres, de démonter les systèmes de clichés qui constituent leur philosophie toute faite, comme des vêtements de confection ? »

J’imagine une forêt dont les membres sylvestres seraient nés de nos espoirs, dont les feuilles comme nos millions de vies seraient accrochées aux couronnes des branches de nos groupes autonomes. Et ces arbres acquièrent au fil des jours, au fil des mois de la force, leurs racines s’enfoncent dans la terre de plus en plus profondément, les corolles de leurs multiples ramifications s’étendent plus haut chaque fois dans le ciel. Lorsqu’elle aura suffisamment mûri, acquis son indépendance et son autonomie pour transmettre à son tour la Vie, dans cette forêt pousseront de nouveaux fruits. Mais, pour en arriver là, il faut comprendre la lutte selon sa vraie nature. C’est-à-dire que, tout comme de la graine à l’arbre, la notion de patience se doit d’être respectée. L’harmonie qui existe entre nous ne doit pas se briser sous les assauts d’une seule entité qui chercherait à nous fédérer. On se construit de l’intérieur, couche après couche on se rassemble, mais il convient de savoir retenir parfois son élan. Et aussi d’accepter les enseignements de nos prédécesseurs, de nos mères, de nos pères, de celles et ceux qui ont appris des anciennes luttes, afin que la forêt de nos arbres soit vitale, plus forte et plus riche que ces labyrinthes morts auxquels on a enlevé la mémoire.

ZeK.