[D.i.Y.CULTURE #10] La révolution anarchiste : hier et aujourd’hui

Par : La Rédaction

DIY Culture #10Paru le 12 juillet dernier, le numéro 10 de D.i.Y.CULTURE 1, est un hommage aux guerriers de classe de la révolution anarchiste qui a commencé en Espagne en juillet 1936. Ce fut une insurrection qui a impliqué des millions d’anarchistes et, comme Orwell l’avait dit, « a mis la classe ouvrière fermement en selle ». Un événement qui a défié l’autorité de l’État, qui a combattu le fascisme bec et ongles, qui a effacé le pouvoir des flics, qui a banni le propriétaire et les gangs du crime organisé surpuissants, qui a littéralement brûlé les siècles d’oppression de l’église catholique, et qui a été le la plus grande expérience de démocratie radicale et directe de l’histoire du monde – un bouleversement social qui pouvait potentiellement être un tournant dans l’histoire de l’humanité.

En plus de 10 pages flamboyantes du collectif Gata Negra à Valence, nous avons des contributions de Stuart Christie (l’homme qui est allé tuer Franco), Ruth Kinna sur l’optimisme d’Emma Goldman, de Vipera (des anarchistes de Moscou) avec son point de vue sur l’oppression LGBT en Russie, et des nouvelles des anarcho-punks de URC (Uptight Rebels Collective) sur la répression militaire continue à Cebu City (Philippines). On y trouve aussi une lettre d’un anarchiste du Rojava que nous nous permettons de reproduire ici (en Français).

Parce que nous le fûmes, parce que nous le serons !
¡Porque Fueron Somos, Porque Somos Serán!
Because You Were, We Will Be !

Lettre d’un révolutionnaire anarchiste du nord de la Syrie 2

Que pouvons-nous apprendre de la révolution en cours au Rojava et quelles comparaisons avec l’Espagne de 1936 ?

Une révolution se déroule au Rojava en ce moment même. Ce n’est peut-être pas parfait, ni l’utopie dont nous rêvions en lisant Alferdo Bonanno 3 en sirotant du café sur nos canapés, ni l’insurrection spontanée contre toute autorité dont parle le comité invisible, ni la révolution épique que nous imaginons quand nous parlons de la Révolution espagnole de 1936. Mais cela se produit ici et maintenant, et ce que nous vivons chaque jour ressemble beaucoup à une révolution.

Ce qui se passe en Syrie est un mouvement populaire ; organisé et armé. Un mouvement qui cherche à exister et à administrer un territoire contre les forces qui souhaitent l’occuper. Elles défendent un processus révolutionnaire massif par une action collective, dans laquelle les gens s’organisent de bas en haut, selon les principes de la démocratie, du pluralisme et de la libération des femmes.

Un mouvement au milieu d’une guerre sanglante qui fait rage au Rojava. Une guerre menée sur différents fronts, dans laquelle l’ennemi n’est pas seulement l’EI ou l’État turc. La guerre a lieu dans les villes et les zones rurales, lesquelles cherchent à construire un système économique qui empêchera le capitalisme de détruire la société et les terres qui la soutiennent. Mais la guerre se déroule également au sein des familles et des communautés, dans le but de mettre fin au système patriarcal qui opprime les femmes et au système qui dénie le potentiel des jeunes, en s’efforçant de construire une société commune et auto-organisée. Mais la bataille se déroule également au sein des institutions, cherchant à construire un système démocratique dans lequel les gens peuvent gouverner leur propre vie et leurs terres, créant et consolidant des conseils communaux afin de gérer et de résoudre les problèmes des gens d’un point de vue collectif. La guerre est aussi une guerre idéologique qui se poursuit dans l’esprit des personnes impliquées. Lutter contre la mentalité individualiste, capitaliste, libérale et patriarcale. C’est surtout une lutte qui se poursuit dans l’esprit des gens. La forme qu’elle prend est l’éducation et les coexistences collectives et populaires, afin d’apprendre à distinguer ce dont nous avons besoin pour vivre et ce que le système essaie de nous imposer comme nécessités pour survivre.

Au Rojava, nous pouvons apprendre comment le pouvoir se perpétue en nous gardant isolés, en nous opposant les uns aux autres, afin qu’il puisse plus tard se présenter comme notre sauveur qui — grâce à l’utilisation des systèmes de monopole et de centralisation des États — parvient à avoir une place prédominante dans la société, donnant l’impression qu’ils résolvent nos problèmes. Nous pouvons apprendre que les statistiques qui nous sont présentées, nous indiquant que nous avons dépassé la crise, ne sont rien d’autre que des chiffres et des graphiques qui visent à transmettre leur propre histoire, l’histoire du pouvoir. C’est ainsi qu’ils nous font croire que ce n’est que grâce à eux que la nation est en sécurité et qu’ils ont réussi à éviter le même désastre qu’ils ont causé. Nous pouvons également apprendre qu’ils ont non seulement réussi à perpétuer leur système d’exploitation et de pillage, mais qu’ils ont également réussi à le consolider et à le renforcer.

Il n’est peut-être pas nécessaire de se rendre au Rojava pour apprendre ces aspects de la vie politique, mais c’est ici que vous pouvez les voir aussi clairement que le jour et que nous ne devons pas nous attendre à ce que les États, les parlements, ni même les institutions locales qui prétendent maintenant apporter le changement, ne nous viennent en aide. La solution doit venir du peuple lui-même, car seul le peuple peut se sauver. Cela ne veut pas dire que tout effort investi pour pénétrer leurs institutions est vain. Les institutions elles-mêmes sont des outils qui doivent être utilisés de manière appropriée, et pas seulement les institutions publiques. La PAH (Plataforma de Afectados por la Hipoteca, une plate-forme luttant contre les expulsions et pour le droit au logement dans l’État espagnol), par exemple, a été en mesure de fournir plus de solutions aux personnes menacées d’expulsion que le ministère du Logement. La manière appropriée de comprendre et d’utiliser les institutions consiste à comprendre quand elles sont utiles pour libérer les opprimés de leurs oppresseurs et quand elles ne le sont pas.

C’est quelque chose que nous pouvons également apprendre du Rojava. Atteindre les institutions de l’État peut être utile lorsque derrière les institutions, ce sont les gens eux-mêmes qui les occupent par le biais d’une organisation révolutionnaire populaire disposée à forcer lesdites institutions à faire ce qui est juste et à résoudre les problèmes qu’elles ont causés. Dans le cas contraire, elles ne sont qu’un outil de démobilisation, trahissant les espoirs que le peuple a mis sur des discours vides, semant la méfiance et la discorde.

État, colonialisme et révolution

Ce qui se passe au Rojava est le résultat de plus de quatre décennies d’expérience et d’organisation révolutionnaire. Le modèle social en construction est possible grâce aux dizaines de milliers de personnes, femmes et hommes, armées et entraînées à se défendre. C’est cette expérience qui a permis au peuple de faire face aux forces d’oppression qui ont envahi leurs foyers. L’expulsion de l’État islamique de leurs terres a mis à nu ce qui se cache derrière eux ; l’État turc a choisi de poursuivre sa sanglante guerre à Afrin avec ses propres soldats cette fois-ci. L’État turc, comme tous les autres États, a besoin de la guerre pour survivre. La guerre est sa raison d’exister, son moyen de l’emporter. Lorsque le conflit militaire n’est pas efficace ou profitable, l’État utilise tous les moyens possibles pour maîtriser ses ennemis (société démocratique) : guerre économique, manipulation des médias ou agressions environnementales. Mais lorsque tout cela échoue, son dernier recours sera toujours le recours à la force brutale, la violence militaire. C’est une leçon précieuse à tirer de l’expérience du Rojava.

Les États occidentaux ne sont pas si différents des États de la région du Moyen-Orient, à la différence près que ceux d’entre nous classés comme citoyens possèdent de nombreux produits et privilèges. Ces privilèges servent de tampon pour supprimer la résistance, empêcher un mouvement révolutionnaire de prendre pied et remettre en question son hégémonie. Il est important de garder à l’esprit que ces produits et privilèges proviennent principalement de l’exploitation et du pillage de ce que nous avons appelé avec arrogance « le tiers monde ». L’État espagnol connaît très bien l’exploitation coloniale. Les incursions et les conquêtes brutales de l’Amérique latine, qui ont commencé il y a 5 siècles à piller et massacrer la population indigène, ont apporté une immense richesse au royaume. De cette façon, des monopoles ont été créés qui ont permis un certain degré d’hégémonie contre l’industrialisme capitaliste qui naissait en Angleterre. Ce système d’impérialisme colonial, dont les États espagnols et portugais sont deux de ses précurseurs, a ensuite été étendu à l’Afrique, à l’Asie et au Moyen-Orient par d’autres États européens. Et c’est précisément ce qui est combattu au Rojava, avec l’expérience de plus de quarante ans de mouvement révolutionnaire pour la libération du Kurdistan, et avec l’héritage de siècles de mouvements anticoloniaux à travers le monde.

Une lutte internationaliste

Depuis le début de la révolution de 2012, le Rojava est devenu une révolution internationaliste. Des centaines de personnes — principalement occidentales, à vrai dire — ont répondu à l’appel à défendre la révolution, et nombre d’entre elles ont été martyrisées alors qu’elles combattaient ceux qui aspiraient à y mettre fin [Une pensée profonde pour toi, Nono – NDT]. Au Rojava, nous pouvons en apprendre davantage sur le grand sacrifice subi par celleux qui ont donné leur vie pour défendre la révolution, non seulement la révolution du Rojava, mais tous les mouvements révolutionnaires qui mais tous les mouvements révolutionnaires qui poursuivent la lutte pour un monde plus humain et plus juste. La révolution qui a eu lieu dans l’État espagnol en 1936 est, à ce jour, l’un des jalons pour les révolutionnaires internationalistes. Des dizaines de milliers de militants socialistes, originaires de plus de 50 pays, ont quitté leur domicile pour faire face au fascisme qui avait pris les armes. Ils savaient que si le fascisme n’était pas stoppé, l’État espagnol viendrait frapper à leurs portes. Plus d’un tiers de ces brigades internationales ont été martyrisées au combat, et nous devons saluer et honorer leur mémoire et leur lutte ainsi que les militants locaux qui, tout en appartenant à différentes organisations révolutionnaires, ont rejoint un front populaire pour affronter la barbarie fasciste, habillée en national-Catholicisme.

Au Rojava, le fascisme s’est présenté comme un califat islamique, canalisant la haine et la frustration accumulées après des années d’intervention impérialiste. L’invasion brutale de l’Irak en 2003, menée par les États-Unis, avec l’État espagnol comme complice, fut l’une des principales causes de terreur et de ressentiment, ce qui a préparé le terrain pour l’émergence de l’État islamique barbare et sa consolidation temporaire. Mais, contrairement à 1936, au Rojava, le mouvement révolutionnaire a réussi à vaincre l’ennemi. La fin de la guerre en 1939 a été l’étincelle qui a déclenché la seconde guerre mondiale lorsque Hitler a réussi à saisir le contrôle total de l’État allemand et a étendu son règne de terreur en Europe. Aujourd’hui, Erdogan suit ses traces et les tensions géostratégiques brutales accumulées en Syrie au cours des 7 dernières années de guerre peuvent facilement conduire à une guerre de proportions similaires ou même plus importantes.

Si ce n’est pas toi, qui ? Si ce n’est pas maintenant, quand ?

Le fascisme progresse s’il n’est pas combattu, et l’invasion d’Afrin a été le terrible rappel que la paix atteinte au Rojava, après la défaite de Daech, ne veut rien dire tant qu’Erdogan reste aux commandes de l’État turc. Le soulèvement fasciste vécu dans l’État espagnol en 1936 a rencontré un soulèvement populaire et révolutionnaire pour y mettre fin. Face à une situation aussi extrême, des dizaines d’organisations socialistes — coordonnées par les efforts des congrès internationaux des travailleurs — ont appelé tous ses membres et les amoureux de la Liberté. Un appel qui a résonné dans le monde entier, un appel à mettre fin au fascisme dans l’État espagnol. Cependant, le fascisme est également capable d’avoir une approche internationale quand il le faut, de la même manière que l’Allemagne et l’Italie sont venues en aide à Franco, des milliers de djihadistes ont répondu à l’appel du calife Al Bagdadi.

Le fascisme islamique / clérical au Rojava a maintenant pris un nouvel essor. Erdogan a renouvelé le pacte avec les milices nées d’Al-Qaïda pour occuper Afrin. Aujourd’hui, ils menacent Manbij, et ils ne s’arrêteront pas. Les organisations de l’Internationale Socialiste ne sont plus que des cendres de nos jours, mais des cendres dont nous devons renaître pour faire face à la menace fasciste. Les luttes anticoloniales et les luttes anti-impérialistes doivent également répondre à l’appel avec puissance contre cette agression brutale contre la terre syrienne menée par la Turquie, une armée qui, il faut le remarquer, est un élément clé de l’alliance militaire assoiffée de sang communément appelée l’OTAN.

Le Rojava est prêt à recevoir toutes les formes de soutien des internationalistes du monde entier. Cette révolution peut être l’arrière-garde dont nous avons besoin, une arrière-garde pour tous les mouvements révolutionnaires à travers le monde, comme la Palestine le fut autrefois. Pour lutter contre le capitalisme mondial, nous devons développer un mouvement révolutionnaire mondial qui peut affronter l’ennemi partout où il peut attaquer. Nous devons tout faire pour défendre cette révolution ! Ne réduisons pas la solidarité à de simples paroles. Si ce n’est pas nous, alors qui ? Sinon ici, alors où ? Si ce n’est pas maintenant, alors quand ?

  1. D.i.Y.CULTURE #10 | The Anarchist Revolution – Then And Now – Lire l’article (en Anglais)
  2. Article original publié par Avjîn Azadî (D.i.Y.CULTURE #10) – Traduit en Français par ZEKA.
  3. Alfredo Maria Bonanno est un anarchiste italien, auteur de plusieurs pamphlets dont le plus célèbre : « La Joie Armée »