Des Arbres et Nous

 

Comprendre la forêt selon sa vraie Nature est la chose la plus importante pour que continue de vivre l’harmonie qui existe entre l’Arbre et l’être humain. Quoique l’espérance de vie des humain·e·s demeure rigoureusement moindre en comparaison de nos voisins sylvestres, l’architecture et la vie des arbres sont similaires à celles des humain·e·s en de nombreux aspects. De la graine à l’arbre, la notion de patience est primordiale.

« L’arbre est un artiste de la lenteur », expliquait Ernst Zürcher, professeur et chercheur en chronobiologie à la Haute École bernoise. Dès sa première année, une graine donnera naissance à un arbrisseau d’une quinzaine de centimètres tout au plus. Il lui faudra trente, quarante ou cinquante ans pour grandir et arriver en phase de maturité. Alors, il pourra créer ses fleurs ou ses fruits. Tel l’humain·e, à ce stade de jeunesse succède une période de maturité, suivi d’un très long épisode d’âge adulte durant lequel il prendra de l’ampleur et où il sera capable de se multiplier, d’essaimer et d’être extrêmement généreux avec sa descendance.

Mais avant d’en arriver à ce stade, l’arbre aura besoin de plusieurs dizaines d’années pour se construire de l’intérieur. Il retiendra son élan, pour créer son cambium, couche sur couche, et se développer sur sa propre base organique avant de faire des feuilles, des bourgeons… et des fleurs. « Les bourgeons sont comme les ongles au bout des doigts, c’est un essai de fructification, une ébauche de ce que seront les fleurs, très simple et modeste », aime le rappeler le biologiste. Une fois de plus, la similitude avec l’état embryonnaire du corps humain est proche. Les arbres poussent sur les arbres et les humain·e·s « poussent » sur ce que d’autres humain·e·s ont déjà construit et acquis.

Il est une chose dont personne ne s’étonne plus tant elle est évidente : sitôt qu’on considère les couronnes de branches qui se déploient autour des troncs et qui demeurent ainsi suspendues tel un vol d’oiseaux immobiles durant des dizaines d’années, comment l’arbre supporte-t-il cette position inconfortable ? Comment fait-il avec son propre poids pour maintenir cette incroyable condition malgré la gravité et l’attraction terrestre ? Aujourd’hui encore, sa structure extraordinaire éveille les curiosités des scientifiques.

Un autre mystère demeure : le bois ne vieillit pas ! Comment peut-il atteindre cet équilibre physiologique ? Qu’est-ce qui maintient la fraîcheur de ses tissus pendant des siècles, voire plus ? Car certains arbres peuvent résister plusieurs millénaires, c’est le cas des Bristolcone Pine Américains, ou de leurs homologues européens, les Ifs.

Faisant probablement partie de systèmes religieux ancestraux, certains arbres ont survécu durant de très longues périodes, protégés et vénérés par plusieurs générations d’humain·e·s. Si on considère que c’est le respect pour les « Anciens » qui est à l’origine de leur protection, peut-on y voir une relation avec leur propre mémoire ? Car que sait-on de la mémoire des Arbres ? À la façon de la mémoire de l’eau, certains évènements s’imprègnent-ils sur la structure des forêts ? Cette piste de réflexion, alors en pleine ouverture, ouvre les portes d’une nouvelle biographie des arbres.

On sait lire l’histoire des forêts dans le fût des arbres, les crues, les saisons sèches, les incendies. Mais peut-on s’interroger sur la substance même, le méristème, toutes ces cellules qui ont une trace originelle et qui ont peut-être une forme de mémoire ? Une masse de mémoire, de savoir, de souvenance de ce qui s’est passé, pour la « communauté forêt » ? Comment répondre à la question de la mémoire de l’arbre ? À l’instar des humain·e·s, où les vieux savaient les choses et les disaient aux jeunes, les anciens arbres représentent énormément pour les jeunes arbres. En sylviculture, leur simple présence permet d’accroître le développement et la maturation des jeunes plants. Si on accepte que les langages ne soient pas uniquement du vocabulaire, « les forêts sont des mondes tissés de langage. » Les arbres émettent leurs propres odeurs — une forme d’aromathérapie, puis les anciens par leur taille colossale semblent aussi avoir un impact sur la charge électrique de l’air et sur l’atmosphère. Par exemple, l’ionisation d’une forêt tropicale n’est jamais la même que celle d’une plaine déboisée.

Un autre facteur à l’étude est la présence acoustique des êtres qui vivent dans les forêts. On sait que les sons ont un impact puissant sur la germination des plantes. Lorsqu’on marche dans une forêt, tous nos sens sont mis à contribution. Le sens olfactif, par les parfums, les odeurs qui se dégagent des plantes et des êtres qui vivent ici. Le sens du toucher, par le contact avec la terre, les mousses, les herbes. Le sens auditif, par les sons et les chants des oiseaux. La vue, par les ambiances, les mouvements.

Or aujourd’hui on abat des arbres sans savoir ce que l’on fait vraiment. Nous devons réapprendre à respecter les « lois » de la forêt. La sylviculture a été développée dans ce sens, afin de maintenir les espaces forestiers dans leur état de vitalité maximale. Une exploitation durable est une exploitation qui se limite à ce qui pousse annuellement pour l’ensemble de la forêt. Pour les Indiens Menominee d’Amérique Nord, le respect des anciens arbres est essentiel et tout vieil arbre devrait être sauvegardé. Car ils sont la structure supérieure des forêts, la mémoire qui continue de « jouer. » Une forêt entière avec ces « anciens » sera beaucoup plus vitale, beaucoup plus riche et plus forte qu’une forêt à laquelle on a enlevé la mémoire.

C’est là une analogie fort intéressante entre les Arbres et les humain·e·s. Elle se doit d’être entendue et comprise par toutes les générations dès lors qu’on s’interroge sur l’avenir, la stabilité et la pérennité des sociétés humain·e·s. Indéniablement, la Nature et les arbres ont considérablement de choses à nous apprendre… C’est à nous d’observer et d’écouter.