Considérations écobiologiques et politiques de notre temps

Par : La Rédaction.

Les choix pris par les gouvernements, dans l’intention déclarée d’endiguer l’épidémie de Covid, méritent des réflexions plus larges que celles proposées dans ce climat délétère d’opposition querelleuse et, désormais, de violence politique. En ce sens, on ne peut que se référer à la protestation qui s’exprime à partir d’août 2021 contre l’obligation de posséder le « pass sanitaire », lequel fut présenté comme un certificat de « négativité » probable — en ce qui concerne la pathologie — et une exigence pour accéder aux lieux de travail et conserver un semblant de socialisation en général.

Comme on le sait, l’argument le plus pertinent utilisé à cet égard est celui selon lequel l’obligation vaccinale limite indûment la liberté de l’individu et entraîne une grave discrimination de celles et ceux qui, pour leurs propres choix et raisons, ne veulent pas se soumettre à cette obligation. Il est important de rappeler tout d’abord les aspects les plus pertinents des différends qui nous opposent à cet égard.

Diverses parties insistent sur le fait que certains articles de loi n’excluent pas la possibilité d’obliger l’individu à un traitement médical, mais l’autorisent à condition que cette obligation soit régie par une loi respectueuse de la dignité des personnes. Il est également important de rappeler que l’obligation de posséder le « pass sanitaire » a été ordonnée — instrumentalisée — précisément pour éviter l’imposition d’un traitement de santé obligatoire, c’est-à-dire l’obligation de vaccination généralisée qui entraînerait une responsabilité considérable de l’État en cas d’effets indésirables aux traitements. De même, il faut rappeler que parmi les arguments de celles et ceux qui s’opposent à l’imposition du « pass sanitaire », on trouve celui selon lequel cela impliquerait une obligation vaccinale, puisque cette dernière est la seule condition pour obtenir ce sésame et pour maintenir sa validité d’une manière durable. Enfin, il faut considérer que parmi les candidats les plus influents du pass, beaucoup soutiennent que l’imposition d’une obligation de vaccination collective explicite serait préférable, précisément parce qu’elle impliquerait une prise en charge claire de la part de l’État. De ce point de vue, l’obligation ne représenterait peut-être pas une atteinte à la liberté de l’individu.

Un régime où l’exception devient la norme

Quoi qu’il en soit, il ne fait aucun doute que, d’une part, les aspects instrumentalisés de l’obligation du laissez-passer sanitaire et, d’autre part, les difficultés pour celles et ceux qui n’ont pas l’intention de se faire vacciner de subir des tests à répétition pour prouver qu’iels ne sont pas malades du Covid-19 rend douteuses les mesures prises par nos gouvernements. D’autre part, cela implique que ces mesures d’urgence et d’autres liées à la pandémie s’inscrivent probablement dans une tendance vers un régime autoritaire et sécuritaire, où l’exception deviendra la norme.

Brève histoire du libéralisme

Dans son histoire, le libéralisme prétend placer à la base de ses pratiques politiques le souci de concilier la garantie des libertés de l’individu avec celle des libertés de tou·te·s et vice-versa, tout en essayant de privilégier la première. Cependant, il ne trouve — ni ne propose — jamais la solution à ce besoin. Car dans ce jeu politique du gouvernement et des « libertés », la promotion de certaines libertés individuelles ou collectives se retourne inlassablement contre d’autres libertés collectives ou individuelles.

On peut ainsi affirmer que l’histoire de la « démocratie » libérale ne coïncide jamais avec celle d’une culture de l’inviolabilité sacrée d’une liberté quelconque de chacun·e. En tant qu’ensemble historiquement changeant de pratiques de gouvernance, le libéralisme est largement guidé par des rationalités politiques (et éthiques) de type utilitaire, sécuritaire et pragmatique. De plus, on le sait, dès ses origines, elle suppose le « bon fonctionnement » de l’économie de marché comme critère principal d’évaluation de l’efficacité de ses stratégies politiques. Et c’est en vue de ce « bon fonctionnement » qu’elle privilégie non pas la liberté de l’individu, mais la liberté d’initiative économique, laquelle ne fait que promouvoir les fortunes économiques d’une part infime d’individus.

Nul doute que la nécessité de faire face aux défis de notre époque a introduit des nouveautés et des bouleversements dans ce cadre. Il s’agit donc de comprendre comment les gouvernements des sociétés imprégnées de quarante ans d’hégémonie néolibérale tentent de perpétuer et d’actualiser cette hégémonie à partir de la spécificité biopolitique des évènements auxquels elles sont confrontées.

L’état d’urgence comme instrument de gouvernance

L’observation qui est la nôtre est une époque où l’état d’exception tend à devenir un instrument essentiel de gouvernance, soulignant la valeur de l’exercice d’un pouvoir souverain qui décide de l’exception, en l’utilisant indéfiniment pour renforcer son pouvoir et son emprise sur nos vies. Autrement dit, l’obligation du pass sanitaire ou une éventuelle obligation de vaccination, ou les différentes mesures de confinement, de limitation des déplacements des personnes et l’accroissement constant des politiques sécuritaires et autoritaires s’appuient sur des savoirs et des pouvoirs biotechnologiques et biomédicaux. Cela révèle clairement que cette spécificité biopolitique est par essence indissociable des méthodes utilisées par nos gouvernements d’exercer leur souveraineté politique, juridique et sanitaire.

Il est aussi fondamental de rappeler que c’est précisément la politisation du rapport entre la vie biologique individuelle et celle de la collectivité/espèce qui a historiquement conduit certains régimes à considérer les destins collectifs comme plus importants que les destins des individus et des petits groupes sociaux, les amenant à user d’une xénophobie exacerbée, de l’eugénisme et de l’extermination de celles et ceux qui étaient considéré·es comme des facteurs de « dégénérescence » de la santé du corps collectif.

À cet égard, il est important de souligner que la prolifération du virus Sars-Cov-2 au niveau mondial a rappelé à une bonne part d’entre nous que nos écosystèmes individuels et sociaux sont traversés par la présence innombrable de virus, de bactéries et d’autres micro-organismes de natures diverses. Compte tenu de la complexité de cet état de fait, on peut donc affirmer que les maladies infectieuses ne nous placent pas simplement devant la relation qui existe entre l’individu et la sphère collective de la vie et de la liberté, mais aussi face à la multiplicité des relations entre ces sphères ; où la moins définie et la moins gouvernable demeure la biosphère écologique. En effet, le virus a mis en évidence non seulement l’impossibilité de considérer certaines maladies infectieuses comme étant vaincues, mais aussi leur prolifération indéfinie et l’augmentation incontrôlable de leur imprévisibilité, de leur contagiosité et de leur dangerosité, notamment en raison des destructions de nos écosystèmes causées par les divers processus de notre époque : hyperurbanisation, mobilité croissante, déforestation, industrialisation illimitée, chaos climatique, etc.

Conséquences écobiologiques et politiques

Naturellement, dans un tel contexte, il est plus que nécessaire de veiller au sort que peut subir la liberté de certains individus et groupes sociaux. Il est donc essentiel de prendre conscience qu’un autre vrai danger à éviter est celui des discriminations que subiraient celles et ceux qui ne respectent pas l’obligation du « pass sanitaire » ou de la vaccination, ou ceux qui échappent à une quarantaine, un confinement ou à une interdiction de circulation. Il faut donc conserver à l’esprit les conséquences politiques que produit cette discrimination, puisque la dérive autoritaire dans laquelle elle tombe atteint, déjà, un point inquiétant. Cela peut facilement arriver dans le cas d’une épidémie gérée biopolitiquement en vue d’une « normalisation » du fonctionnement de l’économie de marché, selon les canons de la gouvernementalité libérale ou néolibérale. Or, il nous semble que c’est exactement ce que nous sommes en train d’observer.

Tout ceci doit nous conduire à placer au centre de nos questionnements : 1. la nécessité de concilier les sphères juridiques de la liberté individuelle et collective ; 2. la dénonciation des effets pervers des schémas dominants d’urbanité, de mobilité, de production et de consommation ; 3. que l’obligation du « pass sanitaire » demeure une forme de contrôle et de régulation des activités humaines et des échanges sociaux, lequel s’impose dans nos vies comme étant la « norme » hyperlibérale du « monde d’après », tel que souhaité par nos gouvernements.

Le destin écobiologique du Monde, de ses communautés humaines et non-humaines en dépendent.


Illustration : Le Triomphe de la Mort (1562) de Pieter Brueghel, Musée du Prado, Madrid (Espagne).