Confinement : contrôles, violences et discriminations !

Les quartiers populaires sont désignés, notamment par l’extrême droite, comme des zones où le confinement serait moins respecté. Les contrôles n’ont pourtant rien révélé de tel, à ce stade. La vigilance y est de mise à l’égard des forces de l’ordre.

Vendredi soir, la porte-parole du ministère de l’intérieur, Camille Chaize, dressait un bilan chiffré des onze premiers jours de confinement : 4 300 000 contrôles ont été effectués en France, dont 260 000 ont conduit à des verbalisations.

Si cette période agit comme un révélateur des inégalités dans tous les domaines — logement, revenus, accès à la santé et à la technologie entre autres —, la question qui se pose est de savoir comment les forces de l’ordre font respecter le confinement partout sur le territoire ?

La dernière édition du Canard enchaîné rapporte des propos prêtés à Laurent Nuñez, secrétaire d’État auprès du ministre de l’intérieur, lors d’une visioconférence avec les préfets de zone de défense le 18 mars. « Ce n’est pas une priorité que de faire respecter dans les quartiers les fermetures de commerces et de faire cesser les rassemblements », aurait-il déclaré — contacté par Mediapart, son cabinet n’a pas répondu — après avoir été alerté par les préfets que l’exercice était difficile. Et le journal d’affirmer : « après avoir ordonné quelques contrôles dans les quartiers sensibles, le ministère de l’intérieur relâche la pression. »

Rappelons que le premier jour du confinement, le département de Seine-Saint-Denis, qui représente 2,4 % de la population française, avait concentré à lui seul 10 % des verbalisations.

Le racisme n’est pas une opinion, c’est un délit !

Nous avons eu accès aux échanges autour de cette « tolérance » supposée sur la page Facebook Unité SGP Police 93, ouvertement destiné aux membres des forces de l’ordre de Seine-Saint-Denis. Au milieu de propos outranciers comparant les habitants des banlieues à des « animaux », les traitant de « connards » ou appelant à les « laisser crever » après les avoir entourés de barbelés, les membres du groupe rivalisent d’inventivité dans leurs commentaires.

Si la plupart ont pris suffisamment de précautions pour ne pas être identifiables, un commandant de police à la retraite, Gino HAUET 1, par ailleurs adjoint au maire de Chomérac, une petite commune dans l’Ardèche, s’en donne néanmoins à cœur joie sous son vrai nom :

« Ne dispersons pas notre énergie à courir après eux. Faisons le “siège” (comme à l’époque féodale) de ces quartiers. Plus personne ne rentre ou n’en sort. Verrouillage absolu des voies d’accès (barrage – herse – chicane – couvre-feu). On les laisse mariner dans leur jus… À l’issue, dans 3 ou 4 semaines, la sélection naturelle aura fait son choix. »

Gino Hauet Chomérac
Capture d’écran facebook (25/03/2020)

Mise à jour du 09/06/2020 : Petit victoire s’il en est une… Suite à notre diffusion sur plusieurs réseaux sociaux de cette copie d’écran, la fédération du parti socialiste de l’Ardèche a condamné les propos racistes de son auteur 2

Tandis que certains se plaisent à imaginer des passe-droits pour les habitants des banlieues, les acteurs associatifs ont l’inquiétude inverse. Dans un communiqué commun diffusé vendredi 27 mars, plusieurs organisations de défense des droits (FIDH, Human Rights Watch, LDH, associations musulmanes, syndicats étudiants, etc.) rappellent que « les contrôles de police ne doivent être ni abusifs, ni violents, ni discriminatoires » et « appellent le ministre de l’intérieur et le directeur général de la police nationale » à y veiller.

Ces organisations recensent plusieurs vidéos postées sur Twitter, « après seulement dix jours de confinement », « en provenance d’Asnières, de Grigny, d’Ivry-sur-Seine, de Villeneuve-Saint-Georges, de Torcy, de Saint-Denis et d’ailleurs en France, qui montrent des habitant·e·s frappé·e·s, gazé·e·s, et, dans un cas, une personne se faisant heurter par un policier à moto. Les vidéos semblent aussi montrer qu’elles/ils n’opposaient ni violence, ni résistance aux forces de l’ordre. Dans certains cas, les propos proférés par les forces de police avaient un caractère xénophobe ou homophobe ».

En ce qui concerne la vidéo tournée à Asnières, qui montre un agent de police mettant un coup de pied à un piéton et l’aspergeant de gaz lacrymogène, la préfecture de police a défendu cet usage de la force auprès de 20 Minutes : « Le contrevenant s’est mis à postillonner en direction du fonctionnaire qui s’est servi de sa jambe et de gaz lacrymogène pour éviter tout risque de contamination. »

D’autres scènes de ce genre ont été filmées ces derniers jours, comme à Aubervilliers (Seine-Saint-Denis), où Ramatoulaye B., âgée de 19 ans, sortie sans attestation, a été « tasée » et plaquée au sol. La jeune femme dénonce aussi des coups et des insultes. Plusieurs incidents et comportements violents de policiers en intervention ont également été rapportés aux Ulis (Essonne).

À la suite d’un contrôle survenu dans cette ville, une plainte pour violences en réunion par personnes dépositaires de l’autorité publique, avec usage ou menace d’une arme, a été déposée vendredi auprès du parquet d’Évry. Mardi vers 17 h 30, Sofiane, 21 ans, quittait le domicile de son père pour se rendre chez sa mère afin de prendre une douche et de rassembler ses affaires avant de prendre son service — il est livreur chez Amazon. Alors qu’il se déplace sans attestation, Sofiane croise des policiers de la BAC et prend la fuite pour échapper au contrôle.

Deux vidéos, tournées par des habitants, montrent la suite. Le jeune homme est interpellé sans ménagement puis conduit sous un porche. « Les agents n’avaient aucune raison de l’emmener de ce côté-là, alors que leur véhicule est garé de l’autre côté, si ce n’est pour se mettre à l’abri des regards », estime Samim Bolaky, l’avocat de Sofiane, qui relate les faits reprochés aux policiers dans sa plainte. « La scène se déroule devant la porte du hall. Les policiers ont tenté de l’ouvrir mais elle était fermée. L’un des policiers lui touche les parties intimes et lui dit : “Tu aimes ça, salope.” Un autre lui met une main sur la bouche, tandis que Sofiane reçoit une pluie de coups. Il mord la main par instinct. Les coups continuent jusqu’à ce qu’il tombe par terre. »

Sofiane est ensuite conduit au commissariat. « Dans la voiture, ils lui disent : “On va te ramener dans la forêt et on va te brûler, t’es qu’une petite pute” », poursuit son avocat. Sa garde à vue pour rébellion est levée le soir même, sans poursuites. Samim Bolaky estime qu’« avec le véhicule, le lieu et l’heure, il doit être très facile d’identifier les policiers qui portent des coups, dont l’un était cagoulé ». Le lendemain, la mère de Sofiane a reçu une contravention pour avoir conduit son fils à l’hôpital sans être munie d’une attestation. Un médecin généraliste a finalement accordé quatre jours d’ITT au jeune homme.

Pour Samim Bolaky, cet épisode est aussi révélateur qu’inquiétant. « Je trouve extrêmement préoccupant que des personnes tout à fait honnêtes vivent dans la peur de croiser la police. Dans les quartiers populaires, les contrôles sont toujours source de crispation. Sofiane était apeuré avant même de croiser les policiers, il sait à qui il a affaire. »

Pour notre survie à toutes et tous, il est essentiel de continuer de combattre le Coronavirus ! Mais n’oublions pas qu’une autre ennemie se cache à l’abri des regards pendant cette période de confinement et que son nom est : AUTORITÉ ! Celle-ci aussi devra rendre des comptes lorsque nous sortirons de notre isolement…


Note de la rédaction : Cet article reprend, en grande partie, les propos de la journaliste Camille Polloni, dans une tribune publiée le 28 mars 2020 dans le journal Mediapart. Contrairement au média participatif, nous avons cependant jugé opportun de diffuser certaines informations qui avaient été omises — sans doute par respect pour l’anonymat des personnes visées, en l’occurrence : le nom d’un flic et celui du groupe Facebook.

Sources & références


  1. Officier de Police Judiciaire à la retraite, Gino Hauet a terminé sa carrière en 2014 au grade de Commandant de Police à l’Emploi Fonctionnel. Sur le site Chomérac notre passion, il se présente comme un élu « à l’écoute du public » ! []
  2. Propos haineux d’un élu ardéchois : le PS appelle le procureur à se saisir de l’affaire sur Le Dauphiné, 08 juin 2020. []