Celui qui cherche à gagner sa vie la perd, en vérité

Chercher à gagner sa vie, c’est oublier ce qui fait de nous des humains. C’est perdre son temps à opprimer les autres, même involontairement, des inconnus à l’autre bout du Monde. C’est s’octroyer des privilèges pendant que d’autres en subissent le joug.

Déjà, l’Amour, dans l’ère obscure qui va finir,
dessine la vague figure de l’Avenir.
Victor Hugo, Les Contemplations, Nelson (1856).

« Ne perds pas ta vie à la gagner », scandent les manifestants. Gagner sa vie sous-entend qu’il y a un perdant dans l’histoire. Dès la naissance, étincelle de vie, elle est acquise ! De quel droit quelqu’un s’octroierait-il le pouvoir de réussir au détriment de la défaite d’un autre ? S’il y a réussite sociale, il y a, quelque part, une oppression sociale, une défaite économique.

« Compétitivité », « croissance », « emploi », « progrès », ces mots sont répétés à l’envi par nos dirigeants, qu’ils soient de droite ou de gauche. Dès que nous sommes dans la compétition ; il y a ce rapport opprimé/celui qui oppresse, celui qui gagne quelque chose/celui qui perd quelque chose.

Cela commence dès l’enfance, dans l’école de la République, les fameuses notes, les contrôles. Dès notre plus jeune âge, toute aptitude est jaugée, notée et évaluée pour sa forme marchande. Nous subissons des « contrôles », on nous donne des « notes », et malheurs à celui qui redescend sous la « moyenne ». Celui-là sera surveillé davantage, séparé de ses camarades, honni pour son inaptitude à s’adapter à ce système concentrationnaire. Certes le mot est fort, mais en les scolarisant dans les écoles de la République, nous envoyons nos enfants vers une mort certaine !

La mort de leur humanité, dans un monde où toute leur existence sera calculée, pesée, évaluée, administrée. Une vie faite d’emprunts et de remboursements, d’intérêts débiteurs, d’agios, de lignes rouges à ne pas franchir. Ligne rouge franchie ? Désespoir, perte des repères, isolement, individualisme, claquements de portes au nez.

Nul ne connaît la Fin. Y en aura-t-il une ? La terre tourne encore et notre histoire est toujours en mouvement, nous, tristes xanthophiles*, frappés, battus, éborgnés, condamnés, emmurés. Travail, prison, travail. La prison ? Seule réponse pour mettre au ban de la société celui qui n’y trouve pas sa place. Plus qu’une atteinte à la société, c’est une atteinte à la liberté de l’esprit. Car c’est en liberté que l’on progresse. C’est en liberté que l’on s’amende.

Notre histoire est aussi la vôtre et nous sommes en train de l’écrire, chaque jour et chaque nuit, sur les pavés, près des artères frénétiques de vos grandes cités.

Mais qu’avons-nous fait ? À part suivre la course des flèches d’arcs que d’autres avaient bandés devant nous. Initier un mouvement. Donner de la voix, suivre une autre voie. Avançant, ombre parmi les ombres, en cercle sur les ronds-points, autour des feux de tourbe, autonomes et égaux.

Ici, ailleurs, quelque chose a été transmis. Peu importe que les gens ne comprennent pas. Le plus important, c’est que cet arbre nouveau aux mille feuilles jaunes continue d’offrir des fruits généreux. Et que nos pensées, surtout les plus folles, continuent d’y fleurir.

*xanthophile : celui qui aime la couleur jaune.