Vos urnes sont trop petites pour nos Rêves

la servitude volontaire

À nouveau, l’heure de choisir les bergers va bientôt sonner…

Bien que troublés, les électeurs s’apprêtent à reprendre au refrain. Sous la baguette des chefs d’orchestre, tous les votards donneront de la voix. Tant pis, s’ils ne chantent pas juste. Candidats ! à vos trombones. Peuple souverain ! attention… Nous rénoverons le parlement. Une, deux ! une, deux ! Peuple ! aux urnes !… Gauche, droite ! c’est pour la République ! Une, deux ! gauche, droite ! En mesure…
— Vous n’êtes que des poires ! Zo d’Axa (1900).

« Une chose m’étonne prodigieusement – j’oserai dire qu’elle me stupéfie – c’est qu’à l’heure scientifique où j’écris, après les innombrables expériences, après les scandales journaliers, il puisse exister encore dans notre chère France un électeur, un seul électeur, cet animal irrationnel, inorganique, hallucinant, qui consente à se déranger de ses affaires, de ses rêves ou de ses plaisirs, pour voter en faveur de quelqu’un ou de quelque chose. Quand on réfléchit un seul instant, ce surprenant phénomène n’est-il pas fait pour dérouter les philosophies les plus subtiles et confondre la raison ? Où est-il le Balzac qui nous donnera la physiologie de l’électeur moderne ? Et le Charcot qui nous expliquera l’anatomie et les mentalités de cet incurable dément ? Nous l’attendons. » 1

« Nous n’irons plus aux urnes »

Tel est le titre de l’essai du québécois Francis Dupuis-Déri, le tout assorti du sous-titre : Plaidoyer pour l’abstention. 2 L’auteur ne se contente pas de couper les lauriers de l’électoralisme mais il argumente avec force sur l’inutilité du suffragisme. Son apologie de l’abstention est bâtie d’une part sur un refus du « vote utile » et du voter pour le moins pire, ritournelle très utilisée en France depuis plusieurs années. D’autre part sur l’inefficacité du vote en matière de transformation sociale ; d’autant que pendant longtemps les « élites » se réservèrent ce « devoir civique » par crainte des pauvres, des femmes ou des esclaves qui auraient pu en faire mauvais usage. « Élites » qui d’ailleurs, quand cela les arrange, n’hésitent à jouer de l’abstention. Pour exemple, François de Rugy dépositaire d’une proposition de loi visant à rendre le vote obligatoire, s’est abstenu de voter 398 fois sur les 648 scrutins à l’Assemblée de 2012 à 2016. 3 Son cas n’est pas unique. Le 10 mai 2019, l’Assemblée nationale débattait sur la Loi de restauration de la cathédrale Notre-Dame, suite au discours solennel de Macron déclarant que l’État restaurerait le bâtiment en moins de cinq ans. Ce jour-là, sur les 577 députés [sensés « représenter » les françaises et français- N.d.Zeka], seuls 47 étaient présents. Le taux d’abstention des parlementaires a donc atteint 92 % !

Carte postale eugène petit 1909
Vive l’Anarchie ! Carte postale d’Eugène Petit (1909)

Voter ou ne pas voter, telle est la question qu’on n’ose pas poser dans nos régimes parlementaires, où les élections sont des rituels sacrés. En défendant la légitimité de l’abstention, cet essai attaque de front la conviction selon laquelle le vote serait un devoir, et le refus de voter une dangereuse hérésie. Bien plus qu’une simple apologie de l’abstention, cet ouvrage propose ainsi une critique radicale du système électoral.

Au-delà, l’auteur dénonce les rituels d’embrigadement et d’endoctrinement de la jeunesse mis en place un peu partout pour conditionner le futur électeur. Que ce soit, lors d’élections dans les établissements scolaires, les conseils municipaux de jeunesse, etc. De fait, la critique de l’auteur porte sur le système délégataire et parlementaire du vote. En effet, il prône comme dans les écoles alternatives l’utilisation du conseil comme lieu d’apprentissage de la démocratie réelle voire de l’autogestion. En bref, Dupuis-Déri défend globalement le principe de l’action directe politique et le refus de délégation.

Le vote de facto, même dans sa forme obligatoire ou pas, n’a d’autre fonction que d’entretenir l’illusion d’un pouvoir politique détenu par d’autres. Un tour de passe-passe habilement orchestrer par les libéraux. Alors, à quoi bon élire ceux qui sont « en grande partie responsable de la situation misérable » de beaucoup ? A quoi bon, par le vote délégataire « légitimer l’élite qui gouverne, commande, autorise et interdit » ? A quoi bon, « élire des parlementaires qui ne décident plus grand-chose » quand de fait le pouvoir est ailleurs ; au FMI, à l’OMC… Enfin, « les parlementaires prétendent servir le peuple mais n’est-ce pas plutôt la population qui travaille pour les parle-menteurs ?
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  1. Octave Mirbeau, La Grève des Électeurs. 1888.
  2. Nous n’irons plus aux urnes : Plaidoyer pour l’abstention (2019), par Francis Dupuis-Déri, Lux éditeur, A Publico, 192 p, 12 €.
  3. Soit environ 62% d’abstention à lui tout seul…

La fin du monde – Visions politiques et désertion populaire

the mud bath

Sur une carte imaginaire, sur les traces de Charlot et d’autres poètes, artistes, révolutionnaires, amoureux, des chemins sont tracés vers une possible désertion générale. »

I. Désert

« Les gens recommencent à être vus dans la rue, avec une certaine prudence au début, puis dans le sillage d’un sentiment de libération, tout le monde marche, se regarde, s’interroge, femmes et hommes, groupes d’adolescents au hasard, tous accompagnant les uns les autres alors qu’ils traversent l’insomnie massive de ce temps inouï. Et n’est-il pas étrange qu’ils semblent avoir accepté cette suspension, cette panne ? Peut-être que c’est quelque chose qu’ils ont toujours voulu au niveau subliminal, subatomique ? Certaines personnes, toujours et seulement quelques-uns, un petit nombre d’habitant·es humain·es de la planète Terre, la troisième planète la plus proche du soleil, royaume de l’existence mortelle » 1.

Huit, neuf, dix mois, c’est presque un an maintenant. Le décompte des mois est perdu : on savoure le privilège privé de tout ce qui n’est pas privé, de tout ce qui habituellement erre dangereusement dans les villes. Penser à retourner vivre sans répondre au commandement de la Loi, du virus, de la peur, est presque effrayant. Auto-certifications, zones rouges ou oranges, couvre-feux. Les commandes sont diversifiées : elles engourdissent ; oppriment. Elles sont contradictoires et ambigües. Nos contacts avec le monde sont furtifs, presque superflus. Nous sommes sans visage et masqué·es.

Que faire ? Certains veulent « faire », bouger, sortir de l’engourdissement, « admirer » : « faire » quelque chose pour ne pas rester immobile, avant de disparaître. Ouvrir écoles, cinémas, bars, gymnases, tout ouvrir, pour simplement vivre, au point, peut-être involontairement, de supprimer la brutalité d’une pandémie qui ne cesse de se renforcer car il n’est pas difficile de sous-estimer un virus à faible létalité mais très tenace. Il faut vivre, c’est indéniable ; secourez-nous de cette désolation. Mais, pour nous, il semble que tout reprendre comme avant fait partie de notre plus gros problème (politique). Recommencer, comme avant, n’est pas une alternative envisageable.

Que pourrait faire Léopold Bloom 2 dans la nature sauvage de la syndémie 3 de Covid-19 ? Que pouvons-nous faire aujourd’hui avec des rues abandonnées la nuit, des bars fermés, des villes perdues ? Que signifie écrire sur les rencontres et nos vies dans le vide ? Où les hommes et les femmes de Joyce se réfugieraient-ils, qui rencontreraient quelqu’un à chaque coin de rue, entreraient quelque part, laisseraient les choses se heurter à d’autres ? Nous avions l’habitude d’écrire, de réfléchir, de nous battre dans les rues grouillantes de monde, de Dublin le 16 juin 1904, jusqu’au Cosmopolis de DeLillo. Aujourd’hui, nous devons écrire, penser, lutter dans des espaces vides ; livré·es à une écriture de résidus comme si l’écriture elle-même dans le vide était devenue un résidu.

Traverser un désert, une période désertique, ce n’est pas une grande chose, ce n’est pas grave ; c’est terrible de naître, de grandir dans un désert. C’est effrayant. Je l’imagine, on doit avoir l’impression d’une grande solitude. »
— Gilles Deleuze

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  1. Si l’âge de « l’évènement Covid-19 » n’a pas encore son roman, fin 2020 a pourtant déjà eu son court-roman : Le silence, par Don DeLillo. Se déroulant dans une période post-pandémique, 2022, alors que la mémoire du virus est encore fraîche, l’auteur explore, à travers une scène anonyme, l’impossible retour à la normalité : un black-out général des technologies suspend le cours habituel des choses. Ordinateurs, téléphones portables, tous les appareils électroniques sont en panne ; Internet, les e-mails, etc., deviennent silencieux ; les écrans qui dominent habituellement notre paysage se noircissent. Il ne reste plus que l’obscurité : Max, l’hôte d’un petit rassemblement d’amis organisé pour officier le rite laïque américain par excellence (le Super-bowl), décide obstinément de « regarder l’écran noir » et scruter le vide « Dans un stupéfiant void ».
  2. Leopold Bloom est un antihéros du roman Ulysse de James Joyce. L’anniversaire de la journée du 16 juin 1904, décrite dans le roman, est célébrée en Irlande sous le nom de Bloomsday.
  3. Syndémie : une rencontre de plusieurs facteurs aggravants les effets d’un virus fondamentalement pas plus dangereux qu’un autre virus respiratoire de type grippal, mais qui fonctionne comme un accélérateur, un catalyseur d’effets toxiques chez certaines catégories de personnes à risques pour des raisons multifactorielles sur lesquelles il convient de sérieusement se pencher, plutôt que de condamner certains traitements ou de croire à l’univocité de la solution vaccinale désormais élevée au rang de totem ainsi qu’aux vertus supposées des confinements à répétition.

Une atmosphère lourde, morne et suffocante…

Le règne du Feu

Une atmosphère lourde, morne et suffocante s’est installée dans le pays, les hommes sont déprimés et mécontents et, néanmoins, ils sont prêts à tout souffrir sans protester et sans être surpris. »

« Telle est la situation caractéristique des temps de tyrannie. Le mécontentement général, que les observateurs superficiels considèrent comme une indication de la fragilité du pouvoir, signifie en fait exactement le contraire. Un mécontentement terne et généralisé est compatible avec une soumission presque illimitée pendant des décennies ; lorsque le sentiment de désastre se conjugue, comme c’est le cas aujourd’hui, à l’absence d’espoir, les hommes obéissent jusqu’à ce qu’un contrecoup extérieur leur redonne espoir. »

« Le sentiment de sécurité est profondément altéré. Ce n’est pas forcément mauvais, car il ne peut y avoir de sécurité pour l’homme sur cette terre et le besoin de sécurité, au-delà d’une certaine limite, est une illusion dangereuse qui déforme tout et rend les esprits ennuyeux, superficiels et bêtement satisfaits; il était bien vu en période de prospérité, et on le voit encore dans les catégories sociales qui se croient en sécurité aujourd’hui. Mais l’absence totale de sécurité, surtout lorsque la catastrophe redoutée semble dépasser les ressources de l’intelligence et du courage, n’en est pas moins néfaste. Nous avons vu dans le passé les crises économiques priver les jeunes de tout espoir de pouvoir entrer pleinement dans les rangs de la société, gagner leur vie et nourrir une famille. Nous voyons maintenant toute une génération de jeunes dans la même impasse… Les moyens de communication modernes, la presse, la radio et le cinéma sont suffisamment puissants pour influencer l’humeur de tout un peuple. Bien sûr, la vie continue à se défendre, protégée par l’instinct et une certaine forme d’inconscience ; et pourtant la peur généralisée des grandes catastrophes collectives, attendues passivement comme une inondation ou un tremblement de terre, affecte de plus en plus le sentiment que chacun peut avoir sur son avenir. »

Simone Weil (1939)

Guerre et paix

« […] Les puissances qui veulent gouverner le monde doivent tôt ou tard recourir à une guerre, qu’elle soit réelle ou soigneusement simulée. Et comme dans l’état de paix la vie des hommes tend à sortir de toutes les dimensions historiques, il n’est pas étonnant que les gouvernements d’aujourd’hui ne se lassent pas de nous rappeler que la guerre contre le virus marque le début d’une nouvelle époque historique, dans laquelle rien ne sera plus comme avant. Même si cette ère sera un âge de servitude et de sacrifice, où tout ce qui vaut la peine d’être vécu devra subir la mortification et les restrictions, ils [les humains] s’y soumettent volontiers, car ils croient fermement avoir trouvé dans cette « guerre » un sens à leur vie, qu’ils avaient – sans s’en rendre compte – perdu en temps de paix. »

« On peut supposer, cependant, que la guerre contre le virus, qui semblait être un dispositif idéal, finisse, comme toute guerre, par devenir incontrôlable. Et peut-être qu’à ce moment-là, s’il n’est pas trop tard, l’humanité cherchera à nouveau cette paix ingouvernable qu’elle avait si imprudemment abandonnée. »

Giorgio Agamben (2021)

La Doxa et le Complotisme

doxa

Il est aujourd’hui essentiel de tenir à distance à la fois la doxa et le complotisme. Ces deux écueils menacent en effet la compréhension libre et désintéressée de la « crise sanitaire » en cours et ils fonctionnent en miroirs.

Il n’est pas étonnant que la plèbe n’ait ni vérité ni jugement, puisque les affaires de l’Etat sont traitées à son insu, et qu’elle ne se forge un avis qu’à partir du peu qu’il est impossible de lui dissimuler. La suspension du jugement est en effet une vertu rare. Donc pouvoir tout traiter en cachette des citoyens, et vouloir qu’à partir de là ils ne portent pas de jugement, c’est le comble de la stupidité. Si la plèbe en effet pouvait se tempérer, suspendre son jugement sur ce qu’elle connaît mal, et juger correctement à partir du peu d’éléments dont elle dispose, elle serait plus digne de gouverner que d’être gouvernée » (Spinoza, Traité politique, VII, 27)

Le complotisme pour les nuls

Deux dangers guettent la vie des idées de nos jours. Et il n’est pas facile de les tenir tous deux à distance. Le premier est la doxa, le second le complotisme. Tous deux consistent en des raisonnements reposant sur une prémisse erronée, sur la base de laquelle se déploient ensuite des constructions plus ou moins informées ou plus ou moins sophistiquées. Tant que la prémisse n’est pas questionnée, la personne ne peut pas changer fondamentalement d’avis. La prémisse opère comme un filtre, un classement et une hiérarchisation des informations parvenant à la conscience. Elle filtre les informations disponibles afin de privilégier celles qui confortent la prémisse et d’évacuer le plus possible les autres. Ces dernières constituent des « dissonances cognitives » comme disait Léon Festinger 1, et elles sont évacuées ou minimisées. S’il ne parvient pas totalement à les évacuer, le raisonnement va les considérer comme secondaires pour sauvegarder la prémisse et la cohérence globale du raisonnement qui est construit dessus. Il va en somme hiérarchiser l’information pour complexifier le tableau tout en maintenant la cohérence globale de sa construction logique, jusqu’au jour où ce ne sera éventuellement plus tenable 2.

Quiconque prétend réfléchir rationnellement aux problèmes qui nous sont posés à propos de la « crise sanitaire mondiale de 2020 » doit parvenir à identifier ces deux dangers et à comprendre leur logique de construction. Pour ce faire, il faut également comprendre que ces deux systèmes de pensées progressent en réalité de concert car ils sont les deux côtés d’une même pièce de monnaie. Ils sont la norme et la déviance. C’est la doxa qui qualifie de complotisme tout ce qui n’adhère pas à ses prémisses, et le complotisme prolifère à mesure que la doxa se durcit et empêche de questionner ses prémisses. Il faut enfin comprendre que, derrière le clivage intellectuel, se cache aussi en partie un clivage social (les « élites » versus le « peuple ») dont la rigidification n’est pas une bonne nouvelle pour la démocratie. On commencera par traiter de la doxa avant de passer à l’examen du complotisme.
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  1. L. Festinger, Une théorie de la dissonance cognitive, Paris, Dunod, 2011 (première éd. en Anglais 1957).
  2. Dans le champ des théories scientifiques et de l’histoire des sciences, et dans le langage de Thomas Kuhn, cela conduit à ajouter des « modifications ad hoc » à une théorie afin de sauver le « paradigme » central (T. Kuhn, La Structure des révolutions scientifiques, Paris, Flammarion, 1983 (première éd. en Anglais 1962).

Pays masqué, pays sans visage

Graffiti faces in UK

Car les yeux extrêmement expressifs disent les émotions, le visage dénote le caractère ».
– Cicéron, Lois, 26.

Tous les êtres vivants vivent et s’aiment, paradent et communiquent entre eux. Je ne crois pas que seul l’humain ait un « visage », mais ce que l’on peut affirmer c’est que seul l’humain use de son visage pour communiquer aux autres humains sa propre expérience fondamentale. L’animal humain, seul, fait de son visage le lieu de sa propre vérité.

Ce que le visage raconte et révèle ne peut être traduit en mots. Parce que par son propre visage, l’humain se découvre devant les autres, de face et se révèle et s’exprime ainsi plus que dans la parole. Et ce que le visage exprime n’est pas seulement l’état d’esprit d’un individu, c’est avant tout son ouverture, sa compréhension, sa manière de communiquer et de transmettre sa bienveillance aux autres.

C’est pourquoi le visage est le lieu de la politique. S’il n’y a pas de politique animale non-humaine, c’est uniquement parce que ces autres « animaux », qui vivent et coexistent toujours « à découvert », ne font pas de leur « exposition » une difficulté. Ils vivent et habitent simplement sans se soucier de ce que leur apparence peut susciter en eux. C’est pourquoi la grande majorité ne s’intéresse pas aux miroirs, à l’image en tant qu’image. À l’inverse, l’homme désir par dessus-tout se reconnaître et être reconnu, il veut s’approprier sa propre image, il y cherche sa propre vérité. Il transforme ainsi ce qui était ouvert et libre en un monde où tout est connu, nommé, montré, représenté, dénombré, avec une dialectique politique incessante.

Si les êtres humains ne devaient essentiellement communiquer que des informations, il n’y aurait pas de politique au sens littéral, seulement un échange de messages. Mais pour l’humain, le visage est la condition même de la politique, celle sur laquelle tout ce que l’espèce humaine dit et échange se fonde. Le visage est en ce sens la véritable cité des communautés humaines, l’élément politique par excellence. C’est en se regardant en face que les humains se reconnaissent et se passionnent l’un pour l’autre, qu’iels perçoivent la similitude et la diversité, la distance et la proximité.

Un pays qui décide de renoncer à son propre visage, de couvrir partout le visage de ses femmes, de ses hommes, de ses enfants de masques est donc un pays qui a effacé de lui-même toute la dimension politique, au sens de la vie de la cité, la vie de nos villages, la vie en commun. Dans cet espace vide, soumis à chaque instant à un contrôle illimité, se déplacent désormais des individus isolés les uns des autres, qui ont perdu les fondements immédiats et sensibles de leur communauté et ne peuvent échanger que des messages dirigés vers des noms sans visages. Vers des noms, sans plus.


Traduction libre de « Un paese senza volto » de Giorgio Agamben (08/10/2020).

J’avais envie d’écrire une lettre…

Bonjour,

Comment ça va ?
Ça va ?
J’aurai dû vous le demander tout à l’heure déjà, pardonnez-moi de ne pas l’avoir fait : est-ce que vous voulez que je mette mon masque ?
Ça va pour vous si je le laisse dans ma poche ?
Je vous demande, parce que j’ai entendu comme vous les annonces, ces derniers jours, des gens qui nous « gouvernent » parler des restrictions nouvelles liées à la pandémie et bon… voilà… je sais que ça peut être angoissant. Et je voulais amener un peu d’optimisme.
Et puis je suis heureux qu’on puisse quand même se parler.
Disons… tant que c’est possible.

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Lettre à celles et ceux qui sont avides d’émerveillements

Open your eyes

Avant-prоpоs

Quand vоus passez dans la classe оù je suis parfоis, оu pоur une heure de permanence ; quand je vоus crоise dans un cоulоir du lycée ; quand je vоus accоmpagne dans vоtre vоlоnté d’en savоir plus au sujet du mоnde qui vоus entоure ; quand je vоus invite à partager avec les autres vоtre sensibilité, vоtre créativité, vоs richesses intérieures ; vоus n’êtes pas seulement des élèves, vоus n’êtes pas seulement une suite de « présences et retards » dans Prоnоte : vоus passez dans ma vie ! оr il y a un endrоit dans mоn cоeur оù je cоllectiоnne vоs visages, vоs jоies et vоs déceptiоns, vоs rires et parfоis vоs larmes, et qui me permettent d’être heureux en faisant ce que j’aime le plus au mоnde : vоus aider à devenir vоus-mêmes !

Une écоle оù la vie s’ennuie n’enseigne que l’ignоrance…

L’écоle a-t-elle perdu le caractère rebutant qu’elle présentait aux XIXe et XXe siècles, quand elle rоmpait les esprits et les cоrps aux dures réalités du rendement et de la servitude, se faisant une glоire d’éduquer par devоir, autоrité et austérité, nоn par plaisir et par passiоn ? Rien n’est mоins sûr, et l’оn ne saurait nier que, sоus les apparentes sоllicitudes de la mоdernité, nоmbre d’archaïsmes cоntinuent de scander la vie des lycéennes et des lycéens. L’entreprise scоlaire n’a-t-elle pas оbéi jusqu’à ce jоur à une préоccupatiоn dоminante : améliоrer les techniques de dressage afin que l’humain sоit rentable ? Aucun enfant ne franchit le seuil d’une écоle sans s’expоser au risque de se perdre ; je veux dire de perdre cette vie exubérante, avide de cоnnaissances et d’émerveillements, qu’il serait si exaltant de nоurrir, au lieu de la stériliser et de la désespérer sоus l’ennuyeux travail du savоir abstrait. Quel terrible cоnstat que ces regards brillants sоudain ternis !

Vоilà quatre murs. L’assentiment général cоnvient qu’оn y sera, avec d’hypоcrites égards, emprisоnné, cоntraint, culpabilisé, jugé, hоnоré, châtié, humilié, étiqueté, manipulé, chоyé, viоlé, cоnsоlé, traité en avоrtоn quémandant aide et assistance. « De quоi vоus plaignez-vоus ? » оbjecterоnt les fauteurs de lоis et de décrets. N’est-ce pas le meilleur mоyen d’initier les enfants aux règles immuables qui régissent le mоnde et l’existence ? Sans dоute… Mais pоurquоi les jeunes gens s’accоmmоderaient-ils plus lоngtemps d’une sоciété sans jоie et sans avenir, que les adultes n’оnt plus que la résignatiоn de suppоrter avec une aigreur et un malaise crоissants ?

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[Contrôle Social] Parlez-vous « Macron » ?

Parlez-vous Macron

Nous publions cet article pour étudier une forme de contrôle social dont notre langage a fait l’objet à partir des années 1980. Il s’agit de la volonté, de la part du management et des politiques au pouvoir, de mettre en place un « langage commun » au sein de l’entreprise et, in fine, au sein même de la société civile. En conclusion de cet article, nous apporterons quelques idées pour lutter contre le capitalisme, et « créer » des cerveaux disponibles pour la Révolution en puisant dans les richesses de nos intelligences collectives.

La réalité est ce que nous tenons pour « vrai »

Ce que nous tenons pour « vrai » est ce que nous croyons. Or ce que nous croyons prend appui sur nos perceptions et sur notre langage. Lorsque nous pensons, nous n’inventons pas de mots, nous puisons dans notre langage les mots qui nous servent à penser. Mais lorsque ces mots n’existent plus, lorsqu’ils sont volés, transformés par le pouvoir ultralibéral, comment savoir si ce que nous pensons est « vrai » ?
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Réflexions sur la Culture (avec un grand « Q »)

think nothing

« La culture coûte cher ? Essayez l’ignorance. » Cette célèbre citation de Robert Orben (qui sera reprise plus tard par Derek Bok de l’Université de Harvard : « If you think education is expensive, try ignorance. ») est souvent analysée, pour la plupart des masses, de façon littérale : puisque la culture coûte cher, alors je choisis l’ignorance. Erreur ! Car, il est évident que l’ignorance coûte encore plus cher que la culture. Cependant, nous ne nous reconnaissons pas totalement dans cette citation, partant du principe que cultiver l’esprit des gens comme on cultive des pommes de terre n’a jamais permis une émancipation intellectuelle ou culturelle. La culture (avec un grand « Q ») telle qu’elle est prodiguée à l’école et au travers des ministères de la Culture et des Sports — on se demande bien d’ailleurs ce que le sport peut apporter de culturel alors qu’on y cultive en permanence l’esprit de compétition — n’est qu’un mensonge. C’est pourtant avec cette compréhension que les gouvernements investissent dans l’éducation. L’avantage économique différé créé par une future génération éduquée ne fait pas de mal, mais l’avantage immédiat demeure la richesse et l’activité économique générées par les parents capables de retourner au travail plus tôt, grâce à ce qui est essentiellement un service de garde subventionné et social.

Arroser les masses de quelques onces de « savoir » pour fertiliser les esprits, c’est comme croire en ce fantasme de l’ « ascenseur social » où, tandis que les uns, en bas de l’échelle, tentent désespérément d’accéder à un savoir qui leur permettrait, hypothétiquement, de rejoindre le dessus du panier, les « premiers de cordée » (pour paraphraser ce petit président dont le nom s’effacera bientôt de nos mémoires) font de même. Ainsi, l’ascenseur dont il est question ici est un leurre et demeure un outil pour maintenir l’écart existant entre les élites et le reste des populations.

Au contraire, nous affirmons que partager la culture, c’est faire de la culture. La culture devrait toujours être libre et partagée. On est donc loin, très loin des initiateurices du ministère des affaires culturelles, institution créée à la fin de la Seconde Guerre mondiale et dont le projet, aujourd’hui méconnu, était l’éducation politique des jeunes adultes, conçu comme un outil d’émancipation humaine où culture devait rimer avec égalité et universalité. Or, aujourd’hui le mot Culture, au singulier et avec une majuscule, suscite une disposition quasi religieuse et à forte tendance affective appuyée sur ce nouveau sacré, l’art, essence exceptionnelle incarnée par quelques individus elleux-mêmes touché·e·s par une grâce — les « vrais » artistes. Le commun des mortels, lui, est invité à contempler le mystère.

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[Redon] Enseignants et personnels en colère : Pourquoi sommes-nous en grève ?

des enfants autour du feu

En tant que professeur.e.s et personnels de l’éducation, nous avons décidé de faire grève POUR nos élèves, nos enfants ET à leurs côtés. Car comment pouvons-nous continuer de les préparer à leur vie de demain lorsque notre avenir commun est aussi incertain ? Nous pensons que si nous ne nous mobilisons pas aujourd’hui, contre la réforme des retraites, contre les inégalités, contre la destruction du vivant et du tissu social par une politique capitaliste mortifère, alors demain il sera trop tard pour le faire ! Et ce sont nos élèves, nos enfants, qui en paieront le prix.

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