Une atmosphère lourde, morne et suffocante…

Le règne du Feu

Une atmosphère lourde, morne et suffocante s’est installée dans le pays, les hommes sont déprimés et mécontents et, néanmoins, ils sont prêts à tout souffrir sans protester et sans être surpris. »

« Telle est la situation caractéristique des temps de tyrannie. Le mécontentement général, que les observateurs superficiels considèrent comme une indication de la fragilité du pouvoir, signifie en fait exactement le contraire. Un mécontentement terne et généralisé est compatible avec une soumission presque illimitée pendant des décennies ; lorsque le sentiment de désastre se conjugue, comme c’est le cas aujourd’hui, à l’absence d’espoir, les hommes obéissent jusqu’à ce qu’un contrecoup extérieur leur redonne espoir. »

« Le sentiment de sécurité est profondément altéré. Ce n’est pas forcément mauvais, car il ne peut y avoir de sécurité pour l’homme sur cette terre et le besoin de sécurité, au-delà d’une certaine limite, est une illusion dangereuse qui déforme tout et rend les esprits ennuyeux, superficiels et bêtement satisfaits; il était bien vu en période de prospérité, et on le voit encore dans les catégories sociales qui se croient en sécurité aujourd’hui. Mais l’absence totale de sécurité, surtout lorsque la catastrophe redoutée semble dépasser les ressources de l’intelligence et du courage, n’en est pas moins néfaste. Nous avons vu dans le passé les crises économiques priver les jeunes de tout espoir de pouvoir entrer pleinement dans les rangs de la société, gagner leur vie et nourrir une famille. Nous voyons maintenant toute une génération de jeunes dans la même impasse… Les moyens de communication modernes, la presse, la radio et le cinéma sont suffisamment puissants pour influencer l’humeur de tout un peuple. Bien sûr, la vie continue à se défendre, protégée par l’instinct et une certaine forme d’inconscience ; et pourtant la peur généralisée des grandes catastrophes collectives, attendues passivement comme une inondation ou un tremblement de terre, affecte de plus en plus le sentiment que chacun peut avoir sur son avenir. »

Simone Weil (1939)

Guerre et paix

« […] Les puissances qui veulent gouverner le monde doivent tôt ou tard recourir à une guerre, qu’elle soit réelle ou soigneusement simulée. Et comme dans l’état de paix la vie des hommes tend à sortir de toutes les dimensions historiques, il n’est pas étonnant que les gouvernements d’aujourd’hui ne se lassent pas de nous rappeler que la guerre contre le virus marque le début d’une nouvelle époque historique, dans laquelle rien ne sera plus comme avant. Même si cette ère sera un âge de servitude et de sacrifice, où tout ce qui vaut la peine d’être vécu devra subir la mortification et les restrictions, ils [les humains] s’y soumettent volontiers, car ils croient fermement avoir trouvé dans cette « guerre » un sens à leur vie, qu’ils avaient – sans s’en rendre compte – perdu en temps de paix. »

« On peut supposer, cependant, que la guerre contre le virus, qui semblait être un dispositif idéal, finisse, comme toute guerre, par devenir incontrôlable. Et peut-être qu’à ce moment-là, s’il n’est pas trop tard, l’humanité cherchera à nouveau cette paix ingouvernable qu’elle avait si imprudemment abandonnée. »

Giorgio Agamben (2021)

La Nuit d’après, et autres nocturnes interdictions

Urbs Milena Kancheva

Pendant des années, on a rappelé que la première liberté supprimée par les autorités en cas de crise était celle de circuler la nuit. On citait les coups d’État, les guerres ou les mesures d’exception accompagnant certaines manifestations altermondialistes comme le sommet de Seattle. C’était toujours loin, dans un autre contexte ou avant. Jamais ici et maintenant, en France, en 2020-2021. Le diktat sanitaire aura eu raison de ces fragiles certitudes. Dans un premier temps, les mesures prises par les autorités ont beaucoup concerné la nuit, ses acteurs et ses pratiquants, impactant fortement l’économie du secteur, la culture nocturne, nos modes de vie et la fonction même de la ville comme lieu de maximisation des interactions. Dans un second temps, le couvre-feu s’est imposé sans grande résistance afin de permettre de freiner la propagation du virus.

Dans notre pays, le décret du 14 décembre 2020 mettant fin au re-confinement a instauré un couvre-feu entre 20 heures et 6 heures du matin. À partir de mardi 15 décembre, à 20h, les déplacements en journée et entre régions ont été à nouveau autorisés. En revanche, ils ont été interdits de 20 h à 6h du matin, sauf exceptions pour motifs professionnels, familiaux, de santé, pour des missions d’intérêt général et la sortie d’un animal de compagnie, sur présentation d’une attestation de déplacement. La raison invoquée est de gagner du temps pour éviter la saturation des hôpitaux tout en évitant le confinement. Mieux, depuis début janvier 2021, le couvre-feu a été instauré à 18 heures pour 15 millions de Français de vingt-cinq départements d’un Grand Est se prolongeant vers le Massif Central et de la région Sud (plus la Drôme), là où l’épidémie est la plus virulente ; cette mesure a été étendue le 15 janvier à toute la France. Déjà lors du premier confinement certaines villes du sud de la France avaient publié des arrêtés de couvre-feu visant à renforcer les interdictions. Des plages bondées en journée s’étaient trouvées interdites la nuit. Cette fois, tout le pays est concerné. Pourquoi cet acharnement sur la nuit ?
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De quelle couleur est la Vie ?

Black hole fluid art

Comme le montraient les données de Santé Publique France au 31/01/2021, notre pays enregistre aujourd’hui une mortalité d’environ 1 076 décès par million d’habitants. D’un point de vue statistique, il s’agit d’un pourcentage de risque extrêmement faible, égal à 1,07 pour mille. À peine plus que le risque quotidien de se faire renverser par une automobile au coin de la rue. Comment est-il possible que les humains, pour un risque qui reste extraordinairement faible même s’il est projeté sur toute l’année, acceptent-ils de renoncer non seulement à leur liberté, mais aussi à tout ce qui fait que la vie vaut la peine d’être vécue : les contacts avec d’autres êtres vivants, les regards portés sur les visages, la mémoire de ces instants joyeusement célébrés ensemble ?

Gardiens de la pensée unique, répondez-nous : de quelle couleur est la vie ?

Le virus a gagné

Apocalypse 1913

Après des mois de travail, d’analyses pointilleuses et quelques dizaines de textes, nous devons bien le reconnaître, les jeux sont faits et rien ne va plus, nous ne sortirons pas de cette dystopie qui a définitivement bouleversé les normes sociales et politiques de nos vies, comme nous l’anoncions il y a déjà il y a quelques mois, fidèle à la réputation de Cassandre dont certains aiment nous affubler, bien que nos prévisions se soient avérées malheureusement exactes.

Nous ne nous répéterons donc plus sur les sujets principaux que nous avons tenté de traiter ici à plusieurs reprises, car il s’agit en fait d’une déclinaison infinie et répétitive lassante d’un même thème, le Covid, et qui tourne finalement en boucle dans un entre-soi sans aucun effet sur la réalité insupportable qu’une toute petite minorité de personnes perçoit mais qu’une immense majorité approuve, se vautrant dans une servitude volontaire à leurs maîtres sans se poser trop de questions probablement très dérangeantes, toutes étant encore convaincues du bien fondé et de la nécessité de ce régime dont elles sont persuadées qu’il n’est que transitoire, certaines en redemandant même une couche supplémentaire.

Errare humanum est, perseverare diabolicum 1 est diabolique.]. La covidie virocratique hygiéniste, ce régime sanitaire abject, obscène, inique et selon nous totalement injustifié et bien plus préjudiciable que le virus lui-même, s’est emparé de toute l’Europe sans aucune opposition et avec la complicité de tous : classe politique, académique, universitaire, administrative, société civile, monde associatif, institutionnel, syndicats, etc.

Tous complices actifs ou passifs dans un silence généralisé, hormis quelques voix dissidentes isolées que les autorités s’efforcent de faire taire lorsqu’elles parlent un peu trop fort.
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  1. Locution latine signifiant : l’erreur est humaine, persévérer [dans son erreur

« Némésis Médicale » : enquête sur l’Ennemi Technico-sanitaire

Némésis Médicale

Avant-propos

Cette enquête fait suite à la publication d’un article publié le 23 avril 2020 sur le blog de Bill Gates. Au regard de l’actualité, nous avons souhaité en faire un décryptage éclairant, enrichi des considérations d’Ivan Illich au sujet de la “Némésis Médicale” — l’expropriation de la mort opérée par la médicalisation croissante des corps — et par les analyses de la philosophe italienne Bianca Bonavita, laquelle suit « l’évènement Covid-19 » avec une attention implacable.

« Homo sapiens, qui s’est éveillé au chamanisme dans une tribu et a grandi en politique en tant que citoyen, est maintenant prêt pour devenir un détenu à vie dans un monde industriel. La médicalisation pousse à l’extrême le caractère impérialiste de la société industrielle. » — Ivan Illich, Némésis médicale, p.98.

Prémisse

Dénoncer la mystification construite autour du grand événement spectaculaire de la Covid-19 (que nous distinguerons dans le texte du virus Sars-CoV-2) et les pratiques gouvernementales de contrôle de la population, ne signifie pas défendre la normalité dévastatrice du virus, cela ne veut pas dire non plus de préférer revenir à la « normalité ». Tout comme cela ne signifie pas nier la mort des gens.

Contrairement au « Monologue du virus », texte que nous avons lu, aimé et parfois même publié 1, le virus ne nous semble plus être, comme le souhaiteraient certaines critiques radicales, une conséquence particulière de la destruction provoquée par le capitalisme et ses fermes industrielles humaines et animales. Le nouveau coronavirus n’a rien du « démon de l’Appocalypse ».

Depuis de nombreuses décennies, les élevages humains et animaux produisent beaucoup plus de maladies chroniques mortelles : lequel d’entre nous n’a jamais pleuré des amis ou des parents décédés prématurément de tumeurs ou de maladies cardiovasculaires qui sont, si l’on veut utiliser ce mot, les deux véritables pandémies de notre temps ? Des pandémies produites par des formes de vie naturelles, dominées par le régime de la différenciation, enchaînées à des emplois aliénants, immergées dans un air irrespirable, abreuvées par des eaux polluées et gavées aux aliments industriels.

Par conséquent, déplacer l’attention des maladies chroniques, qui sont les véritables pandémies modernes, vers les maladies infectieuses à faible létalité (nous expliquons plus loin, données à l’appui, le pourquoi d’une telle affirmation), contribue à supprimer une discussion sérieuse sur le lien qui existe entre « prévention » et « mode de vie ».

Pour ces raisons, le virus ne nous semble pas être ce messager — ou ce messie — capable de mettre en évidence, à celles et ceux qui ne les ont pas vus auparavant, les maux du monde dans lequel nous vivons, mais plutôt un outil de distraction qui rend encore plus difficile toute observation et toute compréhension des perversions profondes et structurelles du capitalisme.

Si un pays tout entier (mais la discussion pourrait aussi s’étendre au-delà des frontières nationales), à de rares exceptions près, accepte, sans en remettre en cause les raisons, la suspension de nombreuses libertés fondamentales, en proie à la peur et à la suspicion ou simplement à une acceptation pacifique encore plus inquiétante 2 : exposition à la propagande, conformité de la pensée gobale, obéissance aveugle aux ordres et à l’autorité, ambition et peur de perdre son prestige social, besoin d’identités collectives fortes, sacrifice de l’individu au nom d’un bien supérieur, etc.], comment les habitant·es de ce pays se retourneront-iels contre les catastrophes produites par le capitalisme afin de remettre en question et redéfinir leur mode de vie ?

La plupart des gens ne voudraient-ils pas, au fond, un simple retour à la normalité ? Et au nom de ce désir, n’accepteront-iels aucun abus du pouvoir ? Et pour retrouver ne serait-ce que quelques éléments de l’ancienne normalité, n’accepteront-iels pas tous les dispositifs atroces et absurdes de la nouvelle normalité haineuse qui prend vie sous nos yeux ?

Déjà, en 2005, l’Organisation Mondiale de la santé, à l’occasion de la grippe aviaire, avait suggéré un scénario comme celui que nous vivons aujourd’hui, en le proposant aux gouvernements comme moyen d’assurer le soutien inconditionnel des citoyens. 3 4

Si l’hécatombe qui, chaque année, provoque les cancers et maladies cardiovasculaires (150 000 décès du cancer 5 et 140 000 décès liés à des maladies cardio-vasculaires 6 chaque année en France) n’a pas montré à la plupart des gens la réalité indéniable de la destruction que produit le capitalisme, comment un virus, qui a besoin d’une opération de propagande impressionnante pour augmenter sa létalité (certaines études, comme celle de l’Université de Kobe au Japon, parlent même d’une létalité inférieure à celle de la grippe saisonnière) 7, pourrait-il permettre à un individu dont l’œil est obscurci par l’épais écran de fumée de la fausseté de voir et de comprendre la réalité destructrice du monde industriel dans lequel il vit ?

« Aucune aide ne doit être imposée à un individu contre son gré : nul ne peut, sans son consentement, être emmené, enfermé, hospitalisé, soigné ou harcelé au nom de sa santé. » — Ivan Illich, Némésis Médicale, op.cit., p.245.

Le virus Sars-CoV-2, sous ses formes différentes et mutantes qui circulent, qu’il ait une origine malveillante, artificielle, accidentelle ou naturelle, nous apparaît plutôt comme un produit / événement (attendu, souhaité ou provoqué) géré par des oligarchies transnationales numériques, pharmaceutiques et biotechnologiques afin de pouvoir redéfinir les structures géopolitiques et les formes de gouvernementalité de notre monde.

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  1. Lire le Monologue du virus sur le site.
  2. Il nous semble intéressant de souligner comment l’institutionnalisation du « devoir de mémoire » de la Shoah, sacralisant ce moment historique et le plaçant dans un ailleurs séparé et « indicible », a eu pour effet de rendre méconnaissables les dispositifs et mécanismes qui l’ont rendu possible. Pour n’en nommer que quelques-uns [les mécanismes
  3. Le document en question, accessible en accès libre sur le site de l’OMS peut être téléchargé (en Français) à cette adresse.
  4. Bianca Bonavita, Bill Gates e la nemesi tecno-medica, Efesto, 2020.
  5. Source Institut National du Cancer : https://www.e-cancer.fr/Professionnels-de-sante/Les-chiffres-du-cancer-en-France/Epidemiologie-des-cancers/Donnees-globales. Qui rapporte les données de 1980 à 2019.
  6. Source : Ministère des Solidarités et de la Santé : https://solidarites-sante.gouv.fr/soins-et-maladies/maladies/maladies-cardiovasculaires/article/maladies-cardiovasculaires
  7. Source : Corvelva.it – Des analyses de sang au Japon révèlent que la mortalité par coronavirus est inférieure à celle de la grippe : https://www.corvelva.it/.

    Bill Gates lui-même déclare dans une interview publiée le 25 mars que la létalité de Sars-CoV-2 est inférieure à celle de Sars et Mers : https://www.youtube.com/watch?v=Xe8fIjxicoo

    En outre, l’épidémie de grippe hivernale amorcée fin 2016 a entraîné un pic de décès exceptionnel en janvier 2017 : 67 000 décès en France métropolitaine ce mois-ci – Sources : https://www.insee.fr/ et https://www.lesechos.fr/

[Analyse] G. Agamben : Réponse aux questions de notre temps

extraction pierre de folie jerome bosch

L’influence du philosophe Giorgio Agamben est parfois réduite par les différents courants académiques italiens, mais c’est justement la réponse académique qui a généré les interventions du philosophe romain, publiées à partir de février 2020 dans la rubrique Una voce du site Quodlibet.it, et qui esquissent une autre réalité. Les interventions d’Agambien sur l’état d’exception gouvernementale et sur la terreur sanitaire à laquelle nous sommes soumis depuis le mois de janvier, en raison ou en vertu de l’épidémie de Covid-19, ont produit une série de réflexions directes ou indirectes, dans les magazines ou sur les réseaux sociaux. Il est donc difficile de minimiser l’importance de ce penseur contemporain.

Dans une conférence inaugurale tenue à l’IUAV à Venise en 2006, Agamben signalait de façon significative, à travers certains index, la relation entretenue entre un auteur dit « contemporain » 1 avec son propre présent. Il convient de rappeler ici quelques-unes de ces caractéristiques, en les séparant de l’argumentation d’origine, afin de comprendre les interventions publiées sur le site « Quodlibet » (dont certaines ont été retranscrite sur ce blog) et que l’on trouve dans le recueil Où en sommes-nous ? L’épidémie comme politique.

Partant du prologue de Où en sommes-nous ?, intitulé « Avertissement », Agamben explique le but de ses interventions qui, bien que claires dès les premières publications, ne sont pas toujours évidentes dans les rangs des détracteurs et des défenseurs de la doxa, lesquels n’ont de cesse d’intervenir pour critiquer ou, bien pire, se permettent de corriger sa pensée 2. L’intention de son intervention était de réfléchir aux « conséquences éthiques et politiques de la pandémie et de définir la transformation des paradigmes politiques que dessinaient les mesures d’exception » 3.

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  1. Par contemporain, nous entendons ici celui/celle qui étudie ou présente des événements, des éléments, des objets d’analyse en tant qu’ils sont contemporains, en dehors de leur évolution.
  2. Dénoncer la mystification construite autour du grand événement spectaculaire Covid-19 (que nous distinguons du virus Sars-CoV-2) et les formes de gouvernements et de contrôle des population qui se reféfinissent globalement, ne signifie pas défendre la normalité dévastatrice du premier, ni de de positionner en faveur d’un retour à la normalité. Tout comme cela ne signifie pas nier la mort des gens. Pourtant, nous constatons nous-mêmes chaque jour, de la part de penseurs auto-proclamés issus — et c’est là le plus inquiétant — de nos mouvements antiautoritaires (ou présentés comme tels) une volonté, consciente ou pas, d’obscurcir voire d’empêcher tout débat contradictoire.
  3. G. Agamben, in Où sommes-nous ? L’épidémie comme politique, Quodlibet, Macerata 2020, p. 11.

À propos des temps à venir

Ville futuriste humaniste

Ce qui se passe à l’échelle planétaire aujourd’hui est certainement la fin d’un Monde.

La Fin du Monde m’ennuie. C’est officiel ; ballades immondes, politiciennes, mirages pérennes. « Futur et progrès » crient des haut-parleurs paranoïaques. « Croissance » et après ? Comme un bonheur trompeur pour Travailleur maniaque. Pourtant, nous ne sommes ni esclaves du Passé, ni otages du Futur : un mensonge suranné ! Un mensonge… ça c’est sûr. Pourtant… c’est la fin d’un monde à chaque instant.
– Zeka, Nuits polychromes, 2016

Ce qui se passe aujourd’hui à l’échelle planétaire est certainement la fin d’un monde. Mais pas – comme le souhaiteraient ceux qui tentent de le gouverner selon leurs intérêts – dans le sens d’une transition vers un monde plus adapté aux nouveaux besoins du consortium humain. L’ère des démocraties bourgeoises est révolue, avec ses droits, ses constitutions et ses parlements. Au-delà de l’écorce juridique, certainement pas anodine, le monde qui a commencé avec la révolution industrielle et s’est développé jusqu’aux deux – ou trois – guerres mondiales et les totalitarismes – tyranniques ou démocratiques – qui les ont accompagnés se termine.

Si les puissances qui gouvernent le monde ont cru devoir recourir à des mesures et des dispositifs aussi extrêmes que la biosécurité et la terreur sanitaire, qu’ils ont instigué partout et sans réserve et menacent désormais de devenir incontrôlables, c’est parce qu’elles craignaient de ne pas avoir d’autre choix pour survivre, pour maintenir nos modes de vies aberrant au détriment de la souffrance des autres. Et si les gens ont accepté les mesures despotiques et les contraintes sans précédent auxquelles ils ont été soumis sans aucune garantie, ce n’est pas seulement à cause de la peur de la pandémie, mais probablement parce que, plus ou moins inconsciemment, ils savaient que le monde dans lequel ils avaient vécu jusque-là commençait à disparaître. Ce monde-là ne pouvait pas continuer, il était trop injuste et inhumain. Il va sans dire que les gouvernements nous préparent un monde encore plus inhumain, encore plus injuste et encore plus permissif/répressif ; mais en tout cas, des deux côtés, il semblait évident que l’ancien monde – c’est ainsi que l’on commence à l’appeler maintenant – ne pouvait pas continuer dans cette direction. Il y a certainement là, comme dans tout pressentiment sombre, un élément religieux. La santé a remplacé le salut, la vie biologique a remplacé la vie éternelle et l’Église, qui a longtemps été habituée à se compromettre avec les besoins du monde, a plus ou moins explicitement consenti à ce remplacement.

Conscients qu’il n’y a rien à reconstruire, nous ne regrettons pas ce monde qui s’achève. Nous n’avons aucune nostalgie pour l’humain ou le divin que les vagues incessantes du temps effacent comme un dessin sur le sable de l’histoire. Mais avec une égale détermination, nous rejetons la vie muette et sans vie-sage, et la sacro-sainte religion de la santé que les gouvernements nous proposent. Nous n’attendons ni un nouveau dieu ni un humain nouveau – nous cherchons plutôt ici et maintenant, parmi les ruines qui nous entourent, une forme de vie humble et plus simple, qui n’est pas un mirage, car nous en avons la mémoire et l’expérience, même si, en nous et en dehors de nous, les puissances adverses la rejettent à chaque fois vers l’oubli.

Reçu par mail, le 25/11/2020.

Constats d’AED sur la situation en milieu scolaire

Londonderry kids Christine Spengler 1972

Nous partageons ici une analyse de la situation en milieu scolaire au temps de la pandémie. L’originalité, ici, réside dans le point de départ : les auteur·ice·s ne sont ni des profs ni des lycéen·ne·s ou des étudiant·es, mais des assistant·es d’éducation, qui, plutôt que de s’indigner, s’engagent à soutenir les élèves faisant face à la répression, mais aussi à écrire et à s’organiser face à la situation.

Nous partons de constats et d’expériences locales aux similitudes dérangeantes.

Pour commencer, ce qui nous pousse à écrire est le résultat d’une politique gouvernementale à long terme et la récente et courte gestion de la pandémie. De plus, si nous prenons position, c’est qu’il n’existe pas de consensus au sein du milieu scolaire et que finalement, nous ne le recherchons pas. En revanche, ce que nous poursuivons (et pas seulement dans le milieu scolaire), est de révéler un conflit et d’alimenter un rapport de force, qui, de fait, nous est encore défavorable, pour conduire à des avancées stratégiques. Pour terminer, il nous parait nécessaire de défaire une idée et de souligner que les professeur·es ne sont pas les seul·e·s qui composent la longue liste du personnel au sein des établissements scolaires. Iels ont souvent été les seul·es interlocuteur·ice·s autorisé·e·s, position qu’ils ont souvent acceptée, alors qu’une pluralité de positions existent : AESH, AED, AVS, agents, personnel administratif, médecin, documentaliste, intervenants extérieurs et tant d’autres. Il s’agit alors de ne plus cacher la multitude des expériences qui règnent, ainsi, et avant toute chose, le sort réservé aux enfants, qui seront dans les années à venir, les propagateurs culpabilisés et traumatisés du virus.

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Soleil 22, Lune 9, Coronacycle 1 | Impasse de l’illusion

Bhagavat Gita 52

Lorsque votre intellect traversera le bourbier de l’illusion, vous acquerrez alors l’indifférence à ce qui a été entendu et à ce qui reste à entendre (à propos des plaisirs dans ce monde et dans le prochain).
– Bhagavat Gita | 52

Commentaire :
Krishna dit que les gens qui sont attachés à la jouissance du monde sont attirés par les paroles fleuries, ils propagent des rituels ostentatoires pour gagner des opulences mondaines. Cependant, celui dont l’intellect est éclairé par la connaissance spirituelle ne recherche plus les plaisirs sensoriels matériels, sachant qu’ils sont des signes avant-coureurs de la misère.

Traversez le bourbier de l’illusion avec moi, hors de portée de la télévision, loin de l’écran d’où vous lisez ceci, au-delà de la cacophonie des voix réconfortantes dont vous êtes entouré.

Regardez dans la vérité de votre être, le mystère qu’il présente au monde des objets et concepts nommés. Penchez-vous sur le caractère hypocrite de votre expérience, en évitant les bords saillants qui tentent de la définir à chaque tournant. Vous, le « vous » qui ne peut être défini, transcendez cette existence manifeste. Vos tentacules, vos connexions mycéliennes, s’étendent dans des royaumes invisibles aux yeux les plus aigus, non audibles aux oreilles les plus délicates.

Votre immensité ne peut pas être contenue par ce moment. Ce moment contient votre immensité.

Haiku.

Pays masqué, pays sans visage

Graffiti faces in UK

Car les yeux extrêmement expressifs disent les émotions, le visage dénote le caractère ».
– Cicéron, Lois, 26.

Tous les êtres vivants vivent et s’aiment, paradent et communiquent entre eux. Je ne crois pas que seul l’humain ait un « visage », mais ce que l’on peut affirmer c’est que seul l’humain use de son visage pour communiquer aux autres humains sa propre expérience fondamentale. L’animal humain, seul, fait de son visage le lieu de sa propre vérité.

Ce que le visage raconte et révèle ne peut être traduit en mots. Parce que par son propre visage, l’humain se découvre devant les autres, de face et se révèle et s’exprime ainsi plus que dans la parole. Et ce que le visage exprime n’est pas seulement l’état d’esprit d’un individu, c’est avant tout son ouverture, sa compréhension, sa manière de communiquer et de transmettre sa bienveillance aux autres.

C’est pourquoi le visage est le lieu de la politique. S’il n’y a pas de politique animale non-humaine, c’est uniquement parce que ces autres « animaux », qui vivent et coexistent toujours « à découvert », ne font pas de leur « exposition » une difficulté. Ils vivent et habitent simplement sans se soucier de ce que leur apparence peut susciter en eux. C’est pourquoi la grande majorité ne s’intéresse pas aux miroirs, à l’image en tant qu’image. À l’inverse, l’homme désir par dessus-tout se reconnaître et être reconnu, il veut s’approprier sa propre image, il y cherche sa propre vérité. Il transforme ainsi ce qui était ouvert et libre en un monde où tout est connu, nommé, montré, représenté, dénombré, avec une dialectique politique incessante.

Si les êtres humains ne devaient essentiellement communiquer que des informations, il n’y aurait pas de politique au sens littéral, seulement un échange de messages. Mais pour l’humain, le visage est la condition même de la politique, celle sur laquelle tout ce que l’espèce humaine dit et échange se fonde. Le visage est en ce sens la véritable cité des communautés humaines, l’élément politique par excellence. C’est en se regardant en face que les humains se reconnaissent et se passionnent l’un pour l’autre, qu’iels perçoivent la similitude et la diversité, la distance et la proximité.

Un pays qui décide de renoncer à son propre visage, de couvrir partout le visage de ses femmes, de ses hommes, de ses enfants de masques est donc un pays qui a effacé de lui-même toute la dimension politique, au sens de la vie de la cité, la vie de nos villages, la vie en commun. Dans cet espace vide, soumis à chaque instant à un contrôle illimité, se déplacent désormais des individus isolés les uns des autres, qui ont perdu les fondements immédiats et sensibles de leur communauté et ne peuvent échanger que des messages dirigés vers des noms sans visages. Vers des noms, sans plus.


Traduction libre de « Un paese senza volto » de Giorgio Agamben (08/10/2020).