Passe sanitaire : quelle surveillance redouter ?

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La Quadrature du Net – Mediapart, le 19/08/2021.

Les critiques du passe sanitaire dénoncent unanimement un « danger autoritaire ». Assez justement, la CNIL elle-même présente ce danger comme « le risque d’accoutumance et de banalisation de tels dispositifs attentatoires à la vie privée et de glissement, à l’avenir, et potentiellement pour d’autres considérations, vers une société où de tels contrôles deviendraient la norme et non l’exception ». Prenons un instant pour détailler ce danger et répondre à la question : de quel type de surveillance le passe sanitaire est-il l’expression ?

Il existe déjà de nombreux « dispositifs attentatoires à la vie privée » contre la généralisation desquels nous luttons depuis des années : écoutes téléphoniques, fichage, caméras, drones, géolocalisation, logiciels espions… Pour comprendre et prévenir les dangers posés par le passe sanitaire, il faut le situer précisément au sein de cet écosystème. Certains outils de surveillance sont plus ou moins faciles à déployer, à plus ou moins grande échelle, de façon plus ou moins visible et avec des conséquences très variables. En comprenant dans quel mouvement technologique et à partir de quels outils pré-existants le passe sanitaire s’est construit, nous espérons lutter plus efficacement contre la banalisation du type de surveillance qu’il permet.

Contrôler pour exclure

Pour prendre du recul, décrivons de façon générale l’action que permet de réaliser le passe sanitaire : exclure de certains emplois, transports et lieux des personnes dont la situation diffère de certains critères fixés par l’État.

Formulé ainsi, ce mode de régulation n’a rien de nouveau. C’est notamment de cette façon que l’État français traite les personnes étrangères : l’accès aux transports vers le territoire national, puis l’accès au séjour et à l’emploi sur le-dit territoire n’est permis que si la situation des personnes étrangères est conforme à des critères fixés par l’État (situation personnelle familiale et économique, pays d’origine, âge…). Le respect des critères est vérifié une première fois en amont puis se traduit par la délivrance d’un titre : visa, cartes de séjour, etc. Ensuite, la police n’a plus qu’à contrôler la possession de ces titres pour contrôler la situation des personnes, puis leur ouvrir ou leur fermer les accès correspondants. En menaçant d’exclure du territoire ou de l’emploi les personnes ne disposant pas du bon titre, l’État déploie une lourde répression – les conséquences pour les personnes exclues sont particulièrement dissuasives.

Toutefois, jusqu’à peu, ce type de répression avait d’importantes limitations pratiques : les titres ne pouvaient être délivrés qu’avec un certain délai et à un certain coût, de nombreux policiers devaient être déployés pour les vérifier et certains policiers devaient même être spécifiquement formés pour en vérifier l’authenticité. Ces limitations expliquent sans doute en partie pourquoi ce type de répression s’est jusqu’ici centré sur des cas précis (tel que le contrôle des personnes étrangères) sans être systématiquement déployé pour gérer n’importe quelle situation que l’État souhaiterait réguler.

Le passe sanitaire est la traduction d’évolutions techniques qui pourraient supprimer ces anciennes limites et permettre à cette forme de répression de s’appliquer à l’ensemble de la population, pour une très large diversité de lieux et d’activités.

Passage à l’échelle technologique

Au cours de la dernière décennie, la majorité de la population française (84% en 2020) s’est équipée en smartphone muni d’un appareil photo et capable de lire des code-barres en 2D, tels que des codes QR. En parallèle, l’administration s’est largement appropriée les outils que sont le code-barre en 2D et la cryptographie afin de sécuriser les documents qu’elle délivre : avis d’imposition, carte d’identité électronique… Le code en 2D rend quasi-nul le coût et la vitesse d’écriture et de lecture d’informations sur un support papier ou numérique, et la cryptographie permet d’assurer l’intégrité et l’authenticité de ces informations (garantir qu’elles n’ont pas été modifiées et qu’elles ont été produites par l’autorité habilitée).

Si ces évolutions ne sont pas particulièrement impressionnantes en elles-même, leur concomitance rend aujourd’hui possible des choses impensables il y a encore quelques années. Elle permet notamment de confier à des dizaines de milliers de personnes non-formées et non-payées par l’État (mais simplement munies d’un smartphone) la mission de contrôler l’ensemble de la population à l’entrée d’innombrables lieux publics, et ce, à un coût extrêmement faible pour l’État puisque l’essentiel de l’infrastructure (les téléphones) a déjà été financée de manière privée par les personnes chargées du contrôle.

Désormais, et soudainement, l’État a les moyens matériels pour réguler l’espace public dans des proportions presque totales.

Une brique de plus à la Technopolice

La crise sanitaire a très certainement facilité ces évolutions, mais son rôle ne doit pas être exagéré. Cet emballement dramatique des pouvoirs de l´État s’inscrit dans un mouvement d’ensemble déjà à l’œuvre depuis plusieurs années, qui n’a pas attendu le coronavirus, et contre lequel nous luttons sous le nom de « Technopolice ». Il s’agit du déploiement de nouvelles technologies visant à transformer les villes en « safe cities » capables de réguler l’ensemble de l’espace public.

La Technopolice est l’expression d’évolutions technologiques qui, comme on l’a vu avec le cas du passe sanitaire, ont permis de rendre totales des formes de régulations qui, jusqu’alors, étaient plus ou moins ciblées. Prenons le cas emblématique des caméras : jusqu’à peu, la police était matériellement limitée à une politique de vidéosurveillance ciblée. Elle ne pouvait exploiter les enregistrements vidéo que pour analyser quelques situations ciblées, à défaut de pouvoir mettre un agent derrière chaque caméra 24 heures sur 24. De même, l’identification d’une personne filmée demandait des efforts importants.

Ces limitations ont depuis volé en éclat. La reconnaissance faciale rend presque triviale l’identification des personnes filmées (voir notre exposé). L’analyse automatisée d’images permet de détecter en continu tous les événements définis comme « anormaux » : faire la manche, être trop statique, courir, former un grand groupe de personnes, dessiner sur un mur… (voir par exemple les projets imaginés à Marseille ou à Valenciennes). Plus besoin de placer un agent derrière chaque caméra pour avoir une vision totale. Qu’il s’agisse du passe sanitaire ou de l’analyse d’image automatisée, dans les deux cas, la technologie a permis à des techniques ciblées de se transformer en outils de contrôle de masse de l’espace public.

Contrôle permanent des corps

Ce parallèle nous permet d’apporter une précision importante : qu’il s’agisse du passe sanitaire ou de la détection automatique des comportements « anormaux », ces systèmes ne nécessitent pas forcément un contrôle d’identité. Le logiciel d’imagerie qui signale votre comportement « anormal » se moque bien de connaître votre nom. De même, en théorie, le passe sanitaire aussi pourrait fonctionner sans contenir votre nom – c’est d’ailleurs ce que prévoyait la loi initiale sur la sortie de crise ou, plus inquiétant, ce que proposent désormais certaines entreprises en se fondant non plus sur le nom mais le visage. Dans ces situations, tout ce qui compte pour l’État est de diriger nos corps dans l’espace afin de renvoyer aux marges celles et ceux qui – peu importe leurs noms – ne se conforment pas à ses exigences.

Ce contrôle des corps se fait en continu et à tous les niveaux. D’abord pour détecter les corps jugés « anormaux », que ce soit par leur comportement, leur apparence, leur visage, leur statut vaccinal, leur âge… Ensuite pour contraindre les corps et les exclure de la société, que ce soit par la force armée de la police ou par des interdictions d’entrée. Enfin pour habiter les corps et les esprits en nous faisant intérioriser les règles dictées par l’État et en poussant à l’auto-exclusion les personnes qui ne s’y soumettent pas. Tout cela à l’échelle de l’ensemble de la population.

Une accoutumance injustifiée

L’adoption massive du passe sanitaire relève d’une bataille culturelle menée par le gouvernement visant à habituer la population à se soumettre à ce contrôle de masse. Cette accoutumance permettrait à l’État de poursuivre plus facilement sa conquête totale de l’espace public telle qu’il l’a déjà entamée avec la Technopolice.

Pourtant, paradoxalement, dans son format actuel, le passe sanitaire n’apparaît pas comme étant lui-même un outil de régulation très efficace. Il semble difficile d’empêcher les médecins qui le souhaitent de fournir des passes à des personnes qui ne devraient pas en recevoir. Et, quand bien même les passes seraient attribués aux « bonnes personnes », en l’état celles-ci peuvent facilement les partager avec les « mauvaises personnes ». Certes, la police entend réaliser des contrôles d’identité pour lutter contre ces échanges mais, si l’efficacité du système repose au final sur des contrôles de police aléatoires, il n’était pas nécessaire de déployer des mécanismes de surveillance de masse pour aller au-delà ce qui se fait déjà en la matière, par exemple avec les ordonnances manuscrites délivrées par les médecins que la police peut vérifier en cas de soupçons. Cela permettrait au moins de diminuer les risques d’accoutumance à un nouveau système de contrôle de masse.

Hélas, il semble plus sérieux d’envisager le scénario inverse : l’inefficacité du passe sanitaire pourrait servir de prétexte pour le perfectionner, notamment en permettant aux contrôleurs non-policiers de détecter les échanges de passe. Comme vu plus haut, certains proposent déjà un nouveau système affichant le visage des personnes contrôlées. Une telle évolution nous livrerait la version pleinement aboutie et efficace du système de contrôle de masse rêvé par la Technopolice – et la police n’aurait presque plus à travailler pour contrôler les passes.

Obligation de prouver la nécessité

Même dans son format le plus sophistiqué, l’efficacité du passe sur le plan sanitaire resterait toujours à démontrer – il demeure de nombreuses incertitudes, que ce soit sur la valeur des tests au bout de 72 heures, sur le taux de transmission même une fois vacciné, sur le cas des nouveaux variants, sur l’efficacité de la contrainte pour inciter la population à se faire vacciner, ou sur la durée de validité à retenir pour les tests de dépistage.

Au plan juridique et politique, et tel que nous l’avions rappelé pour StopCovid, l’État est soumis à une règle simple mais fondamentale : il a l’obligation de prouver qu’une mesure causant des risques pour les libertés fondamentales est absolument nécessaire avant de la déployer. Dans notre cas, non seulement le gouvernement n’a pas encore démontré l’efficacité du passe sanitaire mais, plus grave, il a refusé de déployer ou de tester l’efficacité de mesures alternatives qui ne causeraient aucun risque pour les libertés (telles que des campagnes de communication bienveillantes, transparentes et non-paternalistes pour inviter à se faire vacciner), ou des mesures complémentaires ambitieuses (tel que le déblocage de financements pour permettre le dédoublement des salles de classe et leur aération, ce que le gouvernement à tout bonnement écarté).

Conclusion

Résumons : le passe sanitaire illustre des évolutions technologiques qui permettent à un mode de répression ancien (la répression par l’exclusion, illustrée notamment par le contrôle des personnes étrangères) de passer d’une échelle relativement restreinte à une échelle presque totale, concernant l’ensemble de la population et de l’espace public, afin de renvoyer à ses marges les personnes qui ne se soumettent pas aux injonctions de l’État.

Si, aujourd’hui, ces injonctions ne sont que d’ordre sanitaire, il faut encore une fois redouter que ce genre d’outil, une fois banalisé, soit mis au service d’injonctions dépassant largement ce cadre. Cette crainte est d’autant plus pesante que ce processus a déjà commencé au sein de la Technopolice, qui esquisse d’ores et déjà un mode de régulation social fondé sur la détection et l’exclusion de toute personne considérée comme déviante ou comme ayant un comportement « anormal » aux yeux de l’État et des entreprises de sécurité qui définissent ensemble et de manière opaque les nouvelles normes de comportement en société.

Dernier rappel stratégique : si le gouvernement français se permet d’imposer de tels outils de détection et d’exclusion des personnes qu’il juge indésirables, c’est notamment car il peut reprendre à son compte, et redynamiser à son tour, les obsessions que l’extrême droite est parvenue à banaliser dans le débat public ces dernières années afin de traquer, de contrôler et d’exclure une certaine partie de la population. La lutte contre les risques autoritaires du passe sanitaire serait vaine si elle ne s’accompagnait pas d’une lutte contre les idées d’extrême droite qui en ont été les prémices. La lutte contre le passe sanitaire de doit pas se faire avec, mais contre l’extrême droite et ses obsessions, qu’elles soient dans la rue ou au gouvernement.


Source : La Quadrature du Net

[Récit d’expérience] Absorption de microdoses de LSD en manif

acid

Dans ce contexte insurrectionnel, la pratique de l’expansion de la conscience et de l’énergie représente aussi de fait une possible stratégie opérationnelle avancée pour combattre l’idéologie bourgeoise d’une société technocratique avancée. Les « drogues » au sens strict […] sont un mythe publicitaire longtemps lié au mode de production du capital et n’ont rien de commun, en matière de danger, avec les drogues qui impregnent la vie quotidienne. Le mythe de la science qui mesure la morphine en centimètres cubes mesure à la fois la misère d’une société dont l’idéologie – expression du pouvoir dominant – tente désespérément de miner la théorie révolutionnaire […] — Aa.vv, Ma l’amor mio non muore : origini documenti strategie della cultura alternativa e dell’underground in Italia, Arcana editrice, Novembre 1971

Dans un article publié sur le site de la Multidisciplinary Association for Psychedelic Studies, qui concerne l’absorption de microdoses de LSD pendant la pratique de sports extrêmes, on lit : « Pratiquement tous les athlètes qui apprennent à utiliser des dosages psycholytiques de LSD croient que l’utilisation de ces composés améliore à la fois leur endurance et leurs capacités. Selon les rapports combinés de 40 années d’utilisation par les sports extrêmes underground, le LSD peut augmenter votre temps de réflexe à la vitesse de l’éclair, améliorer votre équilibre jusqu’au point de perfection, augmenter votre concentration jusqu’à ce que vous expérimentiez la “vision tunnel” et vous rendre impassible à la faiblesse ou à la douleur. À cet égard, les effets du LSD dans la communauté des sports extrêmes sont en effet légendaires, universels et sans contestation. »

La thèse de l’auteur, J. Oroc, est la suivante : la pratique du microdosage de drogues psychédéliques est courante chez ceux qui pratiquent des sports extrêmes parce qu’elle ne met pas en danger leurs consommateurs. Au contraire, il semble que l’effet sous-seuil, c’est-à-dire inférieur au seuil d’apparition des altérations des perceptions sensorielles, donné par la microdose de LSD, aide les consommateurs à mieux se concentrer, à mieux percevoir leur corps, et permet donc non seulement d’obtenir une meilleure performance, mais aussi de tirer un plaisir accru de leur expérience sportive (souvent pratiquée dans des paysages naturels).

La situation à laquelle je me réfère ci-dessous est un autre exemple concret confirmant la thèse d’Oroc et de la communauté sportive américaine. Je vais raconter brièvement l’expérience de trois situations différentes qui se sont déroulées dans les rues de Paris, rigoureusement abordées à l’aide d’une très petite dose de LSD.

Les résultats des « expériences » rapportées dans cet article n’ont, bien sûr, rien de scientifique au sens strict. Ce texte est le résultat de la volonté d’un individu et les sensations sont principalement issues de l’expérience subjective. Néanmoins, il est important de souligner qu’aujourd’hui, plus que jamais, une réappropriation d’un savoir-faire lucide concernant l’utilisation des psychédéliques est nécessaire. Un tel amas de connaissances et de pratiques est depuis longtemps tombé entre les mains du Capital et de ses acolytes. En effet, alors que nos mouvements se tordent volontiers le cerveau avec des questions d’une importance relative en s’éternisant sur les habituelles guerres de chapelle, ils oublient que l’expérience psychédélique a constitué un moment-clé dans l’expérience du prolétariat de la jeunesse dans les années qui ont précédé la crise de 1977. Il est peut-être temps de reprendre en main cette histoire et d’en faire partie de nouveau ?

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[ACTA.Zone] Pandémie, Vaccin, Passe sanitaire : pour une position révolutionnaire

évasion

Pourquoi donc notre camp cède t-il à cette tendance absurde qui renvoie dos à dos, sous l’appellation de « complotisme », les positions suprémacistes paranoïaques voire ésotériques, et les simples propensions à mettre en doute les récits hégémoniques, parfois sous forme d’une critique édentée du capitalisme et des formes contemporaines de contrôle social ? — Acta.zone, 25 juillet 2021

Face à l’ampleur des polarisations actuelles – souvent réduites à des conflits entre « pro » et « anti » vax – il est bien difficile d’adopter une position politique claire. D’un côté, une défiance importante contre le pass sanitaire et l’obligation à demi-mot de la vaccination se répand, entraînant des milliers de personnes dans les rues partout en France. De l’autre, une position de méfiance d’une partie de la gauche radicale envers ces mobilisations, qui la pousse au retrait, aux motifs indéniables qu’une partie de l’extrême-droite est à l’avant-garde des mobilisations contre la généralisation vaccinale ou encore que le confusionnisme, à tendance négationniste, traverse certains discours et symboles promus, en particulier les analogies avec la Shoah ou l’apartheid.

Si dans ces rassemblements, le fond de l’air paraît plus bleu (bien foncé) que rouge, le non-interventionnisme – qui se déploie dans une partie de la gauche radicale – sur les problématiques fondamentales de la surveillance de masse et de toutes les conséquences induites par la nouvelle mesure gouvernementale a de quoi interroger. Tout particulièrement à moins d’un an des élections présidentielles et des promesses de l’ombre qu’elles nous font déjà.

Reportage audio réalisé lors de la manifestation parisienne du 24 juillet contre le pass sanitaire :

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Pour l’Abolition du Système Pénal

abolition système pénal

Questions d’avant-propos

Le droit pénal, par définition, est fondé sur la peine. Une peine est une souffrance qu’on inflige. Est-ce bien de faire du mal à quelqu’un ? Est-ce intelligent ? Utile ? À qui ? Personne n’ose plus dire que la prison permet à celles et ceux qui y sont enfermés de s’amender. Elle ne sert qu’à une seule chose — qu’elle réussit d’ailleurs fort bien — : punir. Même les plus timides réformateurs se heurtent à cette évidence, adoucir les cruautés de l’incarcération s’oppose forcément à son principe : elle est une peine, elle est faite et uniquement faite pour punir, pour être pénible aux prisonniers.

Pourquoi punir ?

Le châtiment s’ancre dans l’histoire la plus archaïque de l’humanité, celle des terreurs suprêmes que les hommes ont traduites en dieux et déesses au cœur démoniaque. Pas une religion pour sauver l’autre lorsqu’il est question des supplices réservés aux damnés. L’enfer chrétien n’a rien à envier à l’enfer hindou. En Occident, la condamnation terrible de la faute lors d’un jugement de l’âme après la mort s’enracine dans le culte orphique introduit en Grèce entre le VIIe et le VIe siècle avant notre ère ; ses origines se perdent dans les traditions védiques du deuxième millénaire. Il est vraisemblable que l’idée d’une faute punie dans l’au-delà était déjà à l’époque bien ancienne. L’orphisme a beaucoup influencé les pythagoriciens puis Platon. Sous tous les cieux, les humains scandalisés de voir l’éternelle injustice du monde ont cherché à rétablir au séjour des ombres l’impossible équité. On a d’abord puni pour bien montrer aux dieux qu’on prenait leur parti contre ceux qui, volontairement ou non, les offensaient.

Nous avons connu en septembre 2001 un exemple parfait de ce qu’est une punition ; ce n’est pas un hasard si l’état-major américain a donné comme nom à l’opération militaire qui a suivi ces attentats « Justice sans limites ». On ne pouvait mieux dire. Les terroristes, quels qu’ils aient été, voulaient punir les États-uniens de leur politique, les États-uniens voulaient les punir en représailles. Au cours des vingt années qui ont suivi, le conflit s’est déplacé jusqu’en Irak, en Libye, en Syrie et n’en finit pas de laisser derrière lui de violents stigmates sanglants. Georges W. Bush a condamné un homme, Ben Laden et, faute de le trouver, a fait tuer froidement à cette intention des milliers d’innocents. 1 La question ici n’est pas de savoir si les guerres saintes d’un bord ou de l’autre sont justes ou injustes, mais assurément la conception que se font du bien certains présidents des États-Unis n’est pas celle de toute la planète. Ce qui est bien est bien pour certains, voilà tout ce que l’on peut dire.

Qu’est-ce que la Loi ?

La Loi n’est pas l’expression d’une éthique quelconque : au service du pouvoir disposant des plus grandes forces de coercition, elle n’existe que par la sanction. La Loi du Milieu ou la Loi d’un groupe rebelle peut s’affirmer aussi brutale que celle de l’État. Quelle que soit la situation, la Loi est toujours celle du plus fort. Entre la justice (l’équité) à laquelle chacun aspire et la Justice (l’institution) qui fait fonctionner la machine sociale au détriment des relations libres entre les êtres, le précipice est infranchissable.

Les philosophes se sont donné du mal pour justifier le châtiment (on peut remarquer que la clémence n’a aucun besoin d’être justifiée et qu’on s’est partout et toujours incliné devant les exemples qu’en a donnés l’histoire). Pour tenter de faire admettre qu’il est nécessaire de faire du mal, trois types d’arguments sont mis en avant par ceux que nous appellerons les légalistes (1), les sociétaires-réalistes (2) et les humanitaires (3).

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  1. L’ONU évalue entre 32 000 et 60 000 le nombre de civils afghans tués dans ce conflit (https://unama.unmissions.org/) En 2010, WikiLeaks révélait que selon des documents militaires secrets américains, 66 081 civils ont été tués en Irak par la coalition militaire occidentale.

Guerre au Tigré, Starbucks complice du génocide en Éthiopie

Starbucks Genocide

La région du Tigré, en Éthiopie, est un territoire où vivent de nombreux peuples autochtones dont la minorité ethnique éponyme, actuellement victimes d’un véritable génocide entamé par l’État Éthiopien.

Le 4 novembre 2020, le Premier ministre non élu de l’Éthiopie Abiy Ahmed a déclaré une guerre génocidaire contre le Tigré, l’État régional le plus septentrional d’Éthiopie, en collaboration avec le président totalitaire de l’Érythrée Isaias Afwerki. Depuis lors, son administration a bloqué l’accès à l’électricité, à toutes aides extérieures, à la nourriture et à l’eau potable pour des millions de civils Tigréens. Sous la direction d’Abiy et d’Isaias, les troupes éthiopiennes, les troupes érythréennes et les milices amhara ont commis d’importants crimes de guerre et de nettoyage ethnique, en massacrant des civils, en affamant les populations locales et en utilisant comme arme la violence sexuelle et sexiste contre les femmes et les jeunes filles.

Autrefois, la région du Tigré était recouverte de forêts, dont une grande partie ont été détruites au profit notamment de la culture du café, exposant les sols à l’érosion et à la désertification. Le Tigré est également l’une des régions les plus riches en métaux d’Éthiopie. On y trouve, entre autres, de l’or, du minerai de cuivre, du minerai de fer, du zinc et du plomb.

L’exportation la plus importante pour l’État éthiopien demeure néanmoins le café, qui se vend un milliard de dollars par an, alimentant en même temps la machine génocidaire. L’un des acheteurs les plus importants de café éthiopien est Starbucks, corporation qui possède pas moins de 16 858 boutiques implantées dans près de 50 pays à travers le monde. Une partie de leurs revenus alimente directement les fonds de guerre de l’État éthiopien.

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« Némésis Médicale » : enquête sur l’Ennemi Technico-sanitaire

Némésis Médicale

Avant-propos

Cette enquête fait suite à la publication d’un article publié le 23 avril 2020 sur le blog de Bill Gates. Au regard de l’actualité, nous avons souhaité en faire un décryptage éclairant, enrichi des considérations d’Ivan Illich au sujet de la “Némésis Médicale” — l’expropriation de la mort opérée par la médicalisation croissante des corps — et par les analyses de la philosophe italienne Bianca Bonavita, laquelle suit « l’évènement Covid-19 » avec une attention implacable.

« Homo sapiens, qui s’est éveillé au chamanisme dans une tribu et a grandi en politique en tant que citoyen, est maintenant prêt pour devenir un détenu à vie dans un monde industriel. La médicalisation pousse à l’extrême le caractère impérialiste de la société industrielle. » — Ivan Illich, Némésis médicale, p.98.

Prémisse

Dénoncer la mystification construite autour du grand événement spectaculaire de la Covid-19 (que nous distinguerons dans le texte du virus Sars-CoV-2) et les pratiques gouvernementales de contrôle de la population, ne signifie pas défendre la normalité dévastatrice du virus, cela ne veut pas dire non plus de préférer revenir à la « normalité ». Tout comme cela ne signifie pas nier la mort des gens.

Contrairement au « Monologue du virus », texte que nous avons lu, aimé et parfois même publié 1, le virus ne nous semble plus être, comme le souhaiteraient certaines critiques radicales, une conséquence particulière de la destruction provoquée par le capitalisme et ses fermes industrielles humaines et animales. Le nouveau coronavirus n’a rien du « démon de l’Appocalypse ».

Depuis de nombreuses décennies, les élevages humains et animaux produisent beaucoup plus de maladies chroniques mortelles : lequel d’entre nous n’a jamais pleuré des amis ou des parents décédés prématurément de tumeurs ou de maladies cardiovasculaires qui sont, si l’on veut utiliser ce mot, les deux véritables pandémies de notre temps ? Des pandémies produites par des formes de vie naturelles, dominées par le régime de la différenciation, enchaînées à des emplois aliénants, immergées dans un air irrespirable, abreuvées par des eaux polluées et gavées aux aliments industriels.

Par conséquent, déplacer l’attention des maladies chroniques, qui sont les véritables pandémies modernes, vers les maladies infectieuses à faible létalité (nous expliquons plus loin, données à l’appui, le pourquoi d’une telle affirmation), contribue à supprimer une discussion sérieuse sur le lien qui existe entre « prévention » et « mode de vie ».

Pour ces raisons, le virus ne nous semble pas être ce messager — ou ce messie — capable de mettre en évidence, à celles et ceux qui ne les ont pas vus auparavant, les maux du monde dans lequel nous vivons, mais plutôt un outil de distraction qui rend encore plus difficile toute observation et toute compréhension des perversions profondes et structurelles du capitalisme.

Si un pays tout entier (mais la discussion pourrait aussi s’étendre au-delà des frontières nationales), à de rares exceptions près, accepte, sans en remettre en cause les raisons, la suspension de nombreuses libertés fondamentales, en proie à la peur et à la suspicion ou simplement à une acceptation pacifique encore plus inquiétante 2 : exposition à la propagande, conformité de la pensée gobale, obéissance aveugle aux ordres et à l’autorité, ambition et peur de perdre son prestige social, besoin d’identités collectives fortes, sacrifice de l’individu au nom d’un bien supérieur, etc.], comment les habitant·es de ce pays se retourneront-iels contre les catastrophes produites par le capitalisme afin de remettre en question et redéfinir leur mode de vie ?

La plupart des gens ne voudraient-ils pas, au fond, un simple retour à la normalité ? Et au nom de ce désir, n’accepteront-iels aucun abus du pouvoir ? Et pour retrouver ne serait-ce que quelques éléments de l’ancienne normalité, n’accepteront-iels pas tous les dispositifs atroces et absurdes de la nouvelle normalité haineuse qui prend vie sous nos yeux ?

Déjà, en 2005, l’Organisation Mondiale de la santé, à l’occasion de la grippe aviaire, avait suggéré un scénario comme celui que nous vivons aujourd’hui, en le proposant aux gouvernements comme moyen d’assurer le soutien inconditionnel des citoyens. 3 4

Si l’hécatombe qui, chaque année, provoque les cancers et maladies cardiovasculaires (150 000 décès du cancer 5 et 140 000 décès liés à des maladies cardio-vasculaires 6 chaque année en France) n’a pas montré à la plupart des gens la réalité indéniable de la destruction que produit le capitalisme, comment un virus, qui a besoin d’une opération de propagande impressionnante pour augmenter sa létalité (certaines études, comme celle de l’Université de Kobe au Japon, parlent même d’une létalité inférieure à celle de la grippe saisonnière) 7, pourrait-il permettre à un individu dont l’œil est obscurci par l’épais écran de fumée de la fausseté de voir et de comprendre la réalité destructrice du monde industriel dans lequel il vit ?

« Aucune aide ne doit être imposée à un individu contre son gré : nul ne peut, sans son consentement, être emmené, enfermé, hospitalisé, soigné ou harcelé au nom de sa santé. » — Ivan Illich, Némésis Médicale, op.cit., p.245.

Le virus Sars-CoV-2, sous ses formes différentes et mutantes qui circulent, qu’il ait une origine malveillante, artificielle, accidentelle ou naturelle, nous apparaît plutôt comme un produit / événement (attendu, souhaité ou provoqué) géré par des oligarchies transnationales numériques, pharmaceutiques et biotechnologiques afin de pouvoir redéfinir les structures géopolitiques et les formes de gouvernementalité de notre monde.

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  1. Lire le Monologue du virus sur le site.
  2. Il nous semble intéressant de souligner comment l’institutionnalisation du « devoir de mémoire » de la Shoah, sacralisant ce moment historique et le plaçant dans un ailleurs séparé et « indicible », a eu pour effet de rendre méconnaissables les dispositifs et mécanismes qui l’ont rendu possible. Pour n’en nommer que quelques-uns [les mécanismes
  3. Le document en question, accessible en accès libre sur le site de l’OMS peut être téléchargé (en Français) à cette adresse.
  4. Bianca Bonavita, Bill Gates e la nemesi tecno-medica, Efesto, 2020.
  5. Source Institut National du Cancer : https://www.e-cancer.fr/Professionnels-de-sante/Les-chiffres-du-cancer-en-France/Epidemiologie-des-cancers/Donnees-globales. Qui rapporte les données de 1980 à 2019.
  6. Source : Ministère des Solidarités et de la Santé : https://solidarites-sante.gouv.fr/soins-et-maladies/maladies/maladies-cardiovasculaires/article/maladies-cardiovasculaires
  7. Source : Corvelva.it – Des analyses de sang au Japon révèlent que la mortalité par coronavirus est inférieure à celle de la grippe : https://www.corvelva.it/.

    Bill Gates lui-même déclare dans une interview publiée le 25 mars que la létalité de Sars-CoV-2 est inférieure à celle de Sars et Mers : https://www.youtube.com/watch?v=Xe8fIjxicoo

    En outre, l’épidémie de grippe hivernale amorcée fin 2016 a entraîné un pic de décès exceptionnel en janvier 2017 : 67 000 décès en France métropolitaine ce mois-ci – Sources : https://www.insee.fr/ et https://www.lesechos.fr/

Nihilisme de genre : un anti-manifeste

Respect my existence or expect resistance

Les critiques d’Alyson Escalante  1 quant à la dépendance de la communauté trans à l’essentialisme de genre, suivies d’une proposition de négation radicale comme solution à l’aliénation et aux oppressions sexistes.

Nous sommes dans une impasse

Les politiques actuelles de translibération ont adhéré à une notion d’identité rédemptrice. Que ce soit à travers un diagnostic par un médecin et un psychologue ou par une affirmation personnelle sous la forme d’une déclaration sociale, nous avons commencé à croire qu’il y a une vérité intérieure sur le genre que nous devons découvrir.

Une gamme infinie de projets politiques existants a tracé le chemin que nous empruntons actuellement ; un nombre infini de pronoms, étiquettes et drapeaux lors de la Pride Parade. Le mouvement trans actuel cherche à élargir les catégories de genre dans l’espoir d’atténuer les dommages que ses politiques créent. Cette position est naïve.

Judith Butler  2 se réfère au genre comme étant « l’appareil par lequel sont produits et normalisés les ensembles masculin et féminin, avec les formes interpolées des formes hormonales, chromosomiques, psychiques et performatives. »  3 Si les politiques libérales actuelles de nos camarades, frères et sœurs trans sont enracinées dans des tentatives d’élargissement de la dimension sociale que crée cet appareil, notre travail exige que cela soit ramené à ses fondations.

Nous sommes des radicales et des radicaux fatigué·es d’essayer de sauver nos idées. Nous ne pensons pas que cela nous aidera. Nous voyons la transmisogynie  4 à laquelle nous sommes confrontés au quotidien, nous voyons la violence sexiste à laquelle sont confrontés nos camarades – à la fois trans et cis – et nous nous rendons compte que le système lui-même rend cette violence inévitable. Nous en avons assez.

Nous ne cherchons pas à créer un meilleur système, car nous ne sommes pas du tout intéressés par les politiques existantes. Nous ne demandons plus qu’une attaque implacable contre le genre et les modes de production sociale du sens et de l’intelligibilité qu’il crée.

Au cœur du nihilisme de genre se trouvent plusieurs principes que nous explorerons en détail ici : l’antihumanisme comme fondement et base, l’abolition du genre comme exigence et la négativité radicale comme méthode.

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  1. Alyson Escalante, Department of Philosophy, University of Oregon.
  2. Judith Butler, Défaire le genre. Traduit de l’anglais (États-Unis) par Maxime Cervulle. Paris, Amsterdam, 2006, 311 p., bibl., index. https://doi.org/10.4000/lhomme.20562
  3. Judith Butler, Défaire le genre, Routledge, 2004, p. 42.
  4. Voir à ce sujet Les Guérillères, Lexique féministe matérialiste ou La Réalité de la transmysoginie

La Doxa et le Complotisme

doxa

Il est aujourd’hui essentiel de tenir à distance à la fois la doxa et le complotisme. Ces deux écueils menacent en effet la compréhension libre et désintéressée de la « crise sanitaire » en cours et ils fonctionnent en miroirs.

Il n’est pas étonnant que la plèbe n’ait ni vérité ni jugement, puisque les affaires de l’Etat sont traitées à son insu, et qu’elle ne se forge un avis qu’à partir du peu qu’il est impossible de lui dissimuler. La suspension du jugement est en effet une vertu rare. Donc pouvoir tout traiter en cachette des citoyens, et vouloir qu’à partir de là ils ne portent pas de jugement, c’est le comble de la stupidité. Si la plèbe en effet pouvait se tempérer, suspendre son jugement sur ce qu’elle connaît mal, et juger correctement à partir du peu d’éléments dont elle dispose, elle serait plus digne de gouverner que d’être gouvernée » (Spinoza, Traité politique, VII, 27)

Le complotisme pour les nuls

Deux dangers guettent la vie des idées de nos jours. Et il n’est pas facile de les tenir tous deux à distance. Le premier est la doxa, le second le complotisme. Tous deux consistent en des raisonnements reposant sur une prémisse erronée, sur la base de laquelle se déploient ensuite des constructions plus ou moins informées ou plus ou moins sophistiquées. Tant que la prémisse n’est pas questionnée, la personne ne peut pas changer fondamentalement d’avis. La prémisse opère comme un filtre, un classement et une hiérarchisation des informations parvenant à la conscience. Elle filtre les informations disponibles afin de privilégier celles qui confortent la prémisse et d’évacuer le plus possible les autres. Ces dernières constituent des « dissonances cognitives » comme disait Léon Festinger 1, et elles sont évacuées ou minimisées. S’il ne parvient pas totalement à les évacuer, le raisonnement va les considérer comme secondaires pour sauvegarder la prémisse et la cohérence globale du raisonnement qui est construit dessus. Il va en somme hiérarchiser l’information pour complexifier le tableau tout en maintenant la cohérence globale de sa construction logique, jusqu’au jour où ce ne sera éventuellement plus tenable 2.

Quiconque prétend réfléchir rationnellement aux problèmes qui nous sont posés à propos de la « crise sanitaire mondiale de 2020 » doit parvenir à identifier ces deux dangers et à comprendre leur logique de construction. Pour ce faire, il faut également comprendre que ces deux systèmes de pensées progressent en réalité de concert car ils sont les deux côtés d’une même pièce de monnaie. Ils sont la norme et la déviance. C’est la doxa qui qualifie de complotisme tout ce qui n’adhère pas à ses prémisses, et le complotisme prolifère à mesure que la doxa se durcit et empêche de questionner ses prémisses. Il faut enfin comprendre que, derrière le clivage intellectuel, se cache aussi en partie un clivage social (les « élites » versus le « peuple ») dont la rigidification n’est pas une bonne nouvelle pour la démocratie. On commencera par traiter de la doxa avant de passer à l’examen du complotisme.
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  1. L. Festinger, Une théorie de la dissonance cognitive, Paris, Dunod, 2011 (première éd. en Anglais 1957).
  2. Dans le champ des théories scientifiques et de l’histoire des sciences, et dans le langage de Thomas Kuhn, cela conduit à ajouter des « modifications ad hoc » à une théorie afin de sauver le « paradigme » central (T. Kuhn, La Structure des révolutions scientifiques, Paris, Flammarion, 1983 (première éd. en Anglais 1962).

« Des Lumières à la 5G »

homme qui escalade une antenne 5G

Lorsque vous accélérez, votre capacité d’accélération est limitée par des contraintes matérielles, mais il doit aussi y avoir une limite de vitesse transcendantale à un moment donné. La limite ultime […], c’est la mort, ou la schizophrénie cosmique. C’est l’horizon ultime. »
— Ray Brassier 1, « Mad Black Deleuzianism: On Nick Land (Accelerationism) », 2017

Michel Foucault, à son époque, exhortait à ne pas tomber dans le piège du chantage intellectuel et politique qui consistait à répondre à la question « pour ou contre les Lumières ». 2 A present que les lumières s’éteignent, la question n’est même plus « pour ou contre les Lumières », mais « pour ou contre l’innovation, aka la 5G ». Cette fausse question ou ce « chantage à l’innovation » auquel Macron – mais il n’est pas le seul – recourait récemment 3, fait partie de la stratégie d’oblitération de la matérialité des enjeux au profit d’un impératif d’accélération absolument creux. « There is an important sense in which the only thing that does not seem to matter any more is matter », écrit très justement Karen Barad. 4

La 5G ce n’est pas qu’une affaire de start-ups ou de licornes magiques: cette accélération des flux présente des coûts humains (a), climatiques et écologiques (b), psychiques (c) et politiques (d) exorbitants, et, pour tout dire, au dessus de nos moyens.

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  1. L’intervention de Ray Brassier : https://invidious.xyz/watch?v=3QSOuVnFhEw
  2. Michel Foucault (1984) « Qu’est-ce que les Lumières ? » in Rabinow (P.), éd., The Foucault Reader, New York: Pantheon Books, pp. 32-50, aussi dans Dits et écrits, texte n°339.
  3. « Évidemment on va passer à la 5G. Je vais être très clair. La France c’est le pays des Lumières, c’est le pays de l’innovation et beaucoup des défis que nous avons sur tous les secteurs se relèveront par l’innovation. Et donc on va expliquer, débattre, lever les doutes, tordre le cou à toutes les fausses idées, mais oui, la France va prendre le tournant de la 5G parce que c’est le tournant de l’innovation. Et j’entends beaucoup de voix qui s’élèvent pour nous expliquer qu’il faudrait relever la complexité des problèmes contemporains en revenant à la lampe à huile ! Je ne crois pas au modèle Amish. Et je ne crois pas que le modèle amish permette de régler les défis de l’écologie contemporaine. » (Emmanuel Macron, 14 septembre 2020).
  4. Karen Barad (2003) « Posthumanist Performativity: Toward an Understanding of How Matter Comes to Matter », Signs: Journal of Women in Culture and Society, vol.28, no.3.

La Peur : virus sécuritaire

carnivorous

À partir du constat largement partagé selon lequel « le monde est dangereux », les dispositifs de coercition se sont considérablement renforcés, et cela est d’autant plus vrai avec la crise sanitaire actuelle. Il est flagrant, à l’heure où nous écrivons ces mots, que l’« insécurité » contre laquelle l’État veut s’édifier est celle de nos corps, de notre santé physique, psychique et mentale, et beaucoup moins la précarité sociale, laquelle bien que déjà catastrophique ne cesse de s’accroître avec le confinement. Si l’on accorde à Zigmunt Bauman que la « vulnérabilité et l’incertitude humaines sont les fondements de tout pouvoir politique » 1, il ne s’agit plus pour l’État de justifier son autorité par la protection qu’il accorde en regard des pénuries alimentaires ou des violences du marché engendrées par la crise, mais de légitimer, et d’accroître, son pouvoir par le recours théâtralisé à une « peur officielle » provoquée par le virus et transmise jusqu’aux recoins les plus éloignés des mondes « civilisés. »

Dramatisation de l’insécurité des corps

On dira qu’il s’agit de la même illusion qui consiste à croire dans la fonction protectrice de l’État, en lui conférant la charge invraisemblable de parer aux incertitudes de l’existence. Mais, là où l’État était confronté à la société comme à un interlocuteur qui interrogeait son autorité, l’État sécuritaire ne donne plus que deux directions possibles : la « menace » d’une crise sanitaire et économique sans précédent et celle des citoyen·ne·s recentré·e·s sur leurs peurs. D’un côté le modèle du conflit, de l’autre celui de la « guerre ». Cette dramatisation de l’insécurité des corps et l’exagération de l’insécurité économique n’a pas d’autre objectif : nous faire oublier l’autorité et restaurer la puissance.

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  1. Zigmunt Bauman, « Pouvoir et insécurité. Une généalogie de la “peur officielle“ », Esprit, novembre 2003.