L’Art involontaire du nettoyage urbain

Stade suprematiste nettoyageLa fin des années 60 a vu émerger un nouveau type de graffiti, à la bombe de peinture. Cet usage détourné d’aérosols voués aux carrosseries automobiles a révolutionné les écritures murales à partir du printemps 68 et permis l’essor des tags et autres maxi-calligraphies tout au long des seventies jusqu’à aujourd’hui. À moins que l’inventivité n’ait entre-temps changé de bord. Car c’est désormais la lutte anti-graffiti qui, au nom de la salubrité publique et de la civilité urbaine, bénéficie d’une inventivité technologique sans temps mort ni entraves.

D’où le large éventail de procédés révolutionnaires destinés à ravaler les façades, en ôtant les souillures infâmes qui dévaluent le capital immobilier et l’essence spéculative de la pierre. Parmi ces méthodes, il en est des préventives (vernis, films plastique ou fibres de verre anti-adhésives) et des réparatrices (sablage, hydro- ou aéro-gommage ou ajout de dissolvants). Et si, comme pour la lutte contre la fumette cannabique ou la fraude de survie dans les transports en commun, cette guerre aux inscriptions sauvages ne saurait connaître de victoire définitive, elle a récemment gagné du terrain, du moins en centre-ville gentrifié.

Art involontaire du nettoyage urbain

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Inscriptions murales et purification graphique

Mais attention aux ruses de l’Histoire avec une grande H et au syndrome de l’arroseur arrosé. Du côté des nettoyeurs municipaux ou des sous-traitants privés censés parfaire l’immaculation générale de nos murs, on assiste depuis peu à une nette régression des techniques d’effacement au Karchër tandis que tous reviennent au ripolinage à l’ancienne. Et partout, les voilà qui recouvrent les blazes parasites, les bombages honnis, les fresques dégradantes. Ce peut être, comme ci-dessous, au moyen d’une biffure élémentaire :

Art involontaire du nettoyage urbain

Avec le risque que tel ou telle passant(e) arrive encore déchiffrer le message antérieur, selon l’adage dadaïste de Marcel Duchamp : « Lis tes ratures ». Mais le plus souvent, c’est au rouleau qu’ils agissent, réinventant bien malgré eux les agencements géométriques qui ont vu naître l’art abstrait au début du XXe siècle.

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Très exactement à Petrograd, le 19 décembre 1915, lors de l’exposition de 39 tableaux de Kasimir Malevitch, dont le célèbre Quadrangle, consistant en un Carré noir sur fond blanc.

Art involontaire du nettoyage urbain

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Et soudain, pris à son propre piège, l’esprit de censure anti-graffiti et sa purification visuelle font œuvre à son insu, s’exposent à ciel ouvert et nous offre un remake involontaire de l’histoire de la peinture moderne. Avis aux amateurs, il n’y a qu’à baguenauder au hasard des rues pour se rendre compte de cet art inédit :

Art involontaire du nettoyage urbain

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Ironie du sort (dialectique)

Apprécions donc à sa juste valeur le travail de ces copistes d’un courant essentiel de notre patrimoine pictural, alliant cubisme et futurisme pour ne plus agencer sur la toile cimentée que des surfaces monochromatiques.

Art involontaire du nettoyage urbain

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Ainsi les tâcherons de l’anti-tache parviennent-ils enfin au stade suprématiste des arts plastiques.

Décapant, n’est-ce pas ?

Même si, à chaque fois qu’ils en remettent une couche, ces peintres en bâtiments ne font que préparer l’aplat qu’un scribouilleur viendra vandaliser à plaisir, lui-même recouvert le lendemain d’un rectangle grisâtre servant à son tour de support à un tagueur… et ainsi de suite.

Art involontaire du nettoyage urbain

Mouvement perpétuel de l’interdit qui transgresse sa propre loi. Se dé-peint à mesure.

Post-scriptum : A ce même sujet, on rappellera que le groupe estudiantin post-surréaliste Alternative Orange qui a émergé en Pologne au début des années 80, avait déjà mis en relief les « arts involontaires » de la censure anti-graffiti. Par dérision, ils s’extasiaient sur l’intérêt pictural de ce tachisme décoratif qui donnait quelque fantaisie à leur quotidien monochrome.

Art involontaire du nettoyage urbain

Rétifs aux mots d’ordre bigots et rétrogrades, ces jeunes anarchistes carnavalesques décidèrent de ne graffiter sur ces zones repeintes qu’une série d’innombrables petits lutins orange, sans autre commentaire. Et cela, entre autres provocations absurdistes, des années durant. Rendant hommage dans leurs tracts et fanzines, selon une dialectique paradoxale, aux nettoyeurs policiers comme autant de pionniers de l’art abstrait.

Source : Archyves.net, le 28 février 2016.