[Analyse] l’Anarchie en temps de pandémie

Pour mener à bien la lutte, il faut s’approprier son temps. (Re) penser l’Anarchie à partir de notre historicité actuelle. Créer et développer nos conceptions en analysant la dimension historique. […] Cette tâche énorme nous oblige à re-poser les questions avant de donner des réponses. »

> D’après “COVID-19 : la Anarquía en tiempos de pandemia” de Gustavo Rodriguez (Juin 2020).

Nous assistons à la disparition du monde : le monde tel que nous le connaissons. Décidément, la pandémie causée par le nouveau coronavirus (SRAS-CoV-2) a accéléré son déclin, consolidant une « crise » multifactorielle aux « proportions terrifiantes », provoquée par l’altération brutale de la continuité des flux de marchandises et des humains qui les produisent et les consomment ; déclenchant une tempête au sein de l’économie mondiale avec des effets immédiats sur la dynamique de l’expansion et de l’accumulation de capital. Face à ce secret de polichinelle, se renforce un environnement de panique mondiale qui s’accroît grâce au rétrécissement quotidien du monde, de pair avec la rapidité et la complexité et l’intensité de l’interconnexion planétaire.

Dans ce contexte, la pandémie de l’information (beaucoup plus virale que le SRAS-CoV-2), qui oscille toujours entre la désinformation et l’induction de la peur collective, a également fait son œuvre, provoquant une servitude volontaire — régie par la panique et l’incertitudes — et donnant naissance à cette foule de « citoyens consciencieux », idolâtres du bonheur et de l’espoir, prodiges de la positivité et de la performance, capables de s’imposer une peine d’assignation à résidence indéfinie au nom du « commun », en se sacrifiant pour « raisons de sécurité », abandonnant finalement le peu d’autonomie individuelle qui leur restaient…

Alienation Daniel LovedayCependant, sans minimiser la vitesse de transmission, ni la morbidité ni la mortalité du nouveau coronavirus et, au-delà de la paranoïa croissante et de ses théories du complot (présentes aussi dans nos groupes affinitaires), nous considérons que nombre de ces conclusions sur la prétendue « paralysie capitaliste » sont fausses. Jetons un œil sur l’énorme augmentation des bénéfices de la multinationale Amazon ou ; sur la promotion de l’iPhone 12 (avec connectivité 5G prête pour septembre !) ou ; sur le lancement de l’iPhone SE en pleine pandémie. Ces exemples sont nombreux et ne font que corroborer l’idée selon laquelle les chaînes de production ne se sont jamais arrêtées. De même, il est bien connu que la baisse des prix du pétrole était une conséquence de la baisse de la demande, tandis que l’industrie pétrolière continuait à travailler sans relâche dans toutes les régions du monde. Ces derniers mois, des vidéos virales d’observations d’espèces éteintes ont proliféré dans les « réseaux sociaux » et le retour de la faune sauvage dans ses habitats ancestraux désormais envahis a été fortement documenté. Selon les prévisions les plus prudentes, le dioxyde de carbone (CO2) aurait enregistré une baisse de 2000 millions de tonnes à travers le globe. Ce qui est incongru dans cette histoire, c’est que selon l’Observatoire du Mauna Loa à Hawaï, le 3 mai 2020 la plus forte concentration de CO2 de l’histoire a été atteinte (au beau milieu de la « paralysie capitaliste » tant vantée !) De même, on ne dénombre pas l’extinction quotidienne d’innombrables espèces…

La distorsion et la manipulation délibérées des émotions et des pensées dans le but d’influencer les opinions et les attitudes sociales est une méthode traditionnellement utilisée par la domination pour imposer des « changements de réalité » périodiques à travers des technologies de domestication qui facilitent l’introduction de nouvelles lois et politiques publiques. Pour gérer la vie humaine. Ou, pour le dire selon Foucault, pour générer un nouveau paradigme biopolitique. De cette manière, de nouvelles limitations et de nouvelles interdictions sont édictées au nom du « bien commun », de la « souveraineté » et de la « sécurité » pour un contrôle social plus grand (et meilleur). Tout comme le fascisme postmoderne a été imposé dans tout l’Occident après le 11 septembre 2001 à travers la « maîtrise de soi » et l’acceptation de restrictions comme solution politique à la « menace terroriste ».

… utiliser la liberté ou, si vous voulez, en abuser, c’est le seul moyen de nous libérer. »
— Rodolfo González Pacheco

La planète Terre est en crise

C’est une crise profonde qui menace la vie elle-même. Autrement dit, l’extinction imminente de toutes les espèces (y compris les humains) et la destruction définitive de nos habitats suite à l’effondrement de la biodiversité. La « sixième extinction », comme l’appellent certains écologistes, prédisant l’apocalypse dans un maximum de six à huit décennies, basée sur les recommandations faites depuis le début du siècle sur la probabilité de pérennité de l’existence humaine sur la planète. Le gel cosmique ou le réchauffement climatique sont des scénarios apocalyptiques possibles.

La dévastation incessante des milieux naturels ; favorisée par l’avancée incessante de l’industrie agricole, par l’urbanisation galopante, par l’hyperproduction industrielle, l’hyper-exploitation du sous-sol (extractivisme) et la montée brutale du tourisme — y compris le cynique « tourisme écologique » – a causé des dommages irréversibles : la destruction de la couche d’ozone, la pollution de l’air par des particules fines, l’empoisonnement des rivières et des lacs, la pollution par les rayonnements électromagnétiques, l’acidification des océans, la contamination chimique des sols et des sous-sols, etc.

Toutes ces atrocités sont le résultat de la « civilisation » — de « l’Histoire de l’humanité », avec sa théorie du progrès et la logique de la domestication de la « nature » —. Cette théorie, érigée dès l’apparition de l’agriculture, a établit les bases d’une culture basée sur la division sociale et sexuelle du travail, avec ses exigences d’accumulation et de domination, ouvrant la voie à la destruction de la nature sauvage, à l’émergence de l’organisation sociale et à l’établissement du pouvoir et de la religion.

Le développement croissant de l’agriculture et de l’élevage a consolidé cette vision d’une « nature » qui n’existerait que pour être exploitée, dominée et soumise par notre « culture », les civilisations humaines. Une conception fallacieuse de notre monde, qui a entraîné au cours des siècles une croissance démographique et une urbanisation effrénées. La surpopulation forcée dans les villes et dans des espaces de plus en plus restreints, multiplièrent la propagation des maladies infectieuses à l’ère du « progrès. »

La relation évidente entre les épidémies infectieuses et la transformation et la destruction de l’habitat naturel d’innombrables espèces, du fait de l’urbanisation, de l’industrialisation agricole et de la pollution industrielle, est indéniable. La somme de ces monstruosités a entraîné une augmentation continue des risques épidémiques du fait de zoonoses persistantes (lorsque le virus franchit la barrière d’espèce), déclenchant l’activation de nouveaux pathogènes et / ou la réémergence de maladies, généralement négligées ou oubliées. Au cours des dernières décennies, près de cinquante maladies infectieuses d’origine diverses sont apparues avec un impact énorme sur la santé des animaux humains et non-humains, entraînant un changement radical des schémas mondiaux de morbidité et de mortalité.

Ainsi, les épidémies nous ont accompagnés tout au long de l’histoire, nous prenant presque toujours au dépourvu, sans l’immunité requise. Cependant, les « pandémies » — c’est-à-dire l’extension urbi et orbi d’une épidémie et l’augmentation accélérée de la contagion — nécessitent l’intervention d’autres variables pour se matérialiser. La propagation simultanée d’une maladie infectieuse dans tous les coins de la planète implique une rapidité de transport et une densité de population considérable, ce qui fait des pandémies la conséquence directe d’une « évolution humaine » catastrophique.

La première pandémie documentée de l’histoire des humains apparaît à l’aube de la mondialisation précapitaliste, lors de la création du réseau de routes commerciales organisé pour convoyer la soie chinoise. Connue sous le nom de peste noire, la pandémie a dévasté l’Eurasie au XIVe siècle, éradiquant un tiers de la population européenne. Partant d’Asie, elle s’est rapidement déplacée vers la Sicile et, de là, vers Florence pour s’étendre à tout le continent. Comme toujours dans ces cas, la recherche de « responsables » a motivé d’innombrables pogroms et le massacre de communautés entières.

On retrouve la seconde grande pandémie de l’histoire dans la liste des infamies perpétrées par les européens durant la colonisation du soi-disant « Nouveau Monde ». En 1528, la variole atteint l’île d’Hispaniola (Haïti / République dominicaine) en provenance d’Espagne, attaquant la population indigène avec une telle virulence que seul un millier de personnes y survivront. De là, la pandémie s’étend jusqu’à Tenochtitlán. Puis, c’est un navire transportant des chevaux et 900 soldats espagnols qui débarque à Veracruz, en possession de la première arme biologique connue et bien plus meurtrière que les arquebuses et la cavalerie espagnole.

Cependant, le terme de « pandémie » n’entrera en vigueur que dans les années 1850 lors de la deuxième vague mondiale de choléra. Les premières infections de cette pandémie apparaissent en Inde. Grâce à la vitesse des bateaux à vapeur et au réseau ferroviaire émergent, l’épidémie de choléra se propage ensuite en Asie, en Europe puis en Amérique, emportant 10 millions de vies dans son sillage.

La première grande pandémie du XXe siècle, connue sous le nom de « grippe espagnole », a été causée par une épidémie du virus de la grippe A (de sous-type A1N1) dans les casernes de l’armée américaine dans l’état du Kansas. Elle allait bientôt se répandre parmi les soldats rassemblés dans les tranchées européennes, tuant plus de 40 millions de personnes dans le monde entre 1918 et 1920. Au cours de la Seconde Guerre mondiale, la course aux armements entraîne aussi son lot de « progrès scientifiques et techniques » ; les nazis provoquent des flambées de paludisme avec des moustiques infectés ; leurs alliés japonais testent l’anthrax et de nouvelles souches de peste bubonique et les Russes manipulent la bactérie Francisella tularensis (commune chez les rongeurs sauvages) pour utiliser la tularémie comme arme biologique contre les Allemands pendant l’hiver. La deuxième pandémie du siècle dernier aura lieu au milieu de la guerre froide : la « grippe asiatique », originaire de Chine au début de 1957 et transmise par des oiseaux sauvages aux porcs puis aux humains. La pandémie atteindra tous les recoins du monde en moins de dix mois, provocant la mort de plus d’un million de personnes.

La pandémie de grippe de 1968, également connue sous le nom de « grippe de Hong Kong », est apparue à la mi-juillet de la même année dans la ville cantonaise, un territoire sous domination britannique à l’époque. En septembre de la même année, la grippe atteint les États-Unis, causant la mort de 100 000 personnes, pour la plupart âgées de 60 à 65 ans. Lors de son passage en France en décembre 1969, 31 mille morts ont été dénombré lors du pic de l’épidémie. À l’heure actuelle, cette grippe continue de parcourir le monde en tant que virus de la grippe saisonnière, causant de graves maladies respiratoires et de nombreux décès chez les personnes âgées.

En 1976, dans un hôpital rural près de la rivière Ebola, à Yambuku, en République démocratique du Congo, une étrange maladie virale a été enregistrée provoquant des montées de fièvre, des douleurs musculaires, des vomissements et des diarrhées chez les patiens atteints. Le virus présente immédiatement des complications hémorragiques entraînant la mort dans 60% à 90% des cas. Simultanément, une épidémie similaire éclate à Nzara (Soudan du Sud). La pathologie sera baptisée maladie du virus Ebola (MVE). L’agent pathogène serait un virus de la famille des Filovirus (Filoviridae) similaire à celui « découvert » en 1967 dans un laboratoire de recherche de la ville de Marburg en Allemagne. Peu de temps après, on découvrira que cette première épidémie qui allait devenir le fléau de l’Afrique, avait été causée par une zoonose, résultant de la vivisection pratiquée chez les singes verts importés d’Ouganda. La destination de ces primates captifs étaient trois laboratoires européens, deux basés en Allemagne (Marbourg et Francfort) et un troisième situé à Belgrade, capitale de l’ex-Yougoslvie. Intervenant à la fin de la guerre froide et soumise au secret du « rideau de fer » imposé aux pays satellites de l’orbite soviétique, les causes et les conséquences de la contagion ne seront pas immédiatement connues, entraînant un lot important de décès dans les villes suscitées.

Depuis l’apparition du virus Ebola en 1976, 44 épidémies ont été enregistrées sur le continent africain, la plus meurtrière étant celle survenue entre 2014 et 2016, contaminant plus de 26 mille personnes et tuant 11 300 autres. En 2018, la maladie du virus Ebola a été déclarée « urgence de santé publique internationale ». Le nouveau pic qui a commencé cette année-là a été localisé en République démocratique du Congo, infectant plus de trois mille personnes et causant la mort de près de deux mille d’entre elles. Aujourd’hui, le virus Ebola est toujours présent dans la province du Nord Kivu.

En 1981, certaines manifestations du syndrome immunitaire à déficience acquise (SIDA) ont été identifiées, enregistrant les cinq premiers cas d’une pathologie inconnue jusqu’alors. D’abord appelée avec mépris « cancer des homosexuels », on « découvrira » que l’agent étiologique du SIDA est le virus de l’immunodéficience humaine (VIH), localisant son origine en Afrique équatoriale. En très peu de temps, la pandémie du VIH / SIDA se propagera dans le monde entier, causant la mort de plus de 32 millions de personnes.

En 1986, une maladie mortelle inconnue fait son apparition sous la forme d’une encéphalite spongiforme bovine (ESB), communément appelée maladie de la vache folle. Signalé au Royaume-Uni, l’agent étiologique n’est pas un virus mais une protéine dans le tissu nerveux bovin appelée « prion ». Ayant acquis une capacité pathogène, le prion provoque une dégénérescence spongieuse du cerveau et entraîne des symptômes neurologiques sévères. La cause de la maladie est rapidement identifiée : il s’agissait de l’aliment industrialisé utilisé dans les fermes d’élevage à partir de déchets transformés de bovins ou d’ovins. L’épidémie s’est rapidement propagée à d’autres pays d’Europe, en Asie, au Moyen-Orient et en Amérique. La consommation de viande et / ou de dérivés de bœuf contaminés par des tissus nerveux infectés ; l’utilisation de « dispositifs médicaux » et l’exposition par manipulation de tissus nerveux ou lymphatiques dans les abbatoirs ou dans les laboratoires de cosmétiques provoque une variante qui affecte les humains. Elle est connue sous le nom de maladie de Creutzfeldt-Jakob.

En 1997, plusieurs virus grippaux redeviennent actifs. C’est le cas notamment du sous-type H5N1 de la grippe aviaire — hautement pathogène chez l’homme — qui fait son apparition à Hong Kong, dans les méga fermes de l’industrie avicole cruelle, coûtant la vie à des millions d’oiseaux entassés dans des cages en batterie. Lors du franchissement de la barrière d’espèce, le virus infectera plusieurs personnes, causant 6 morts humaines. En 2003, une deuxième épidémie de H5N1 démarre en Asie du Sud-Est avant de se propager rapidement à 15 pays d’Asie, d’Afrique, du Pacifique, d’Europe et du Proche-Orient, entraînant près d’un millier de cas d’infection humaine. 60% des personnes infectées décèdent, la mortalité la plus élevée étant chez les enfants et les jeunes âgés de 10 à 19 ans. Au printemps 2009, un nouveau virus de la famille H1N1, initialement surnommé « grippe porcine », fait son apparition. Détecté pour la première fois à San Diego, aux États-Unis, il se propage dans tout le pays, infectant le Mexique et le Canada voisins. Grâce à une transmission rapide de personne à personne, la pandémie H1N1 de 2009 à 2010 a été enregistrée dans 120 pays à travers le monde. En mars 2013, une épidémie d’infection respiratoire aiguë apparaît dans la ville de Shanghai, en Chine. Une nouvelle variante du virus de la grippe aviaire H7N9 en serait l’agent responsable. Le virus sera signalé peu de temps après à Taiwan et au Fujian.

En novembre 2002, dans la ville de Foshan (province de Guangzhou, Canton, Chine), le syndrome respiratoire aigu sévère causé par le coronavirus (SRAS-CoV-1) est diagnostiqué. Il se propage rapidement dans plus de trente pays, infectant un total de 8 422 personnes dont 916 perdront la vie. Les espèces identifiées comme étant « responsables » de la zoonose étaient les chauves-souris, les blaireaux, les civettes et les chats domestiques. En mai 2013, l’apparition d’un nouvel agent pathogène issu de la même famille des coronavirus sera signalée en Arabie saoudite, infectant 24 personnes, dont 16 décèderont d’anomalie respiratoire aïgue.

Technology

Après ce fastidieux récit des pandémies et de leurs ravages consécutifs, on pourrait conclure qu’elles ont toujours fait partie de notre histoire. Elles ne se présentent alors plus comme des « oiseaux de mauvais augure » exceptionnels qui se brisent sporadiquement en provoquant des pics d’urgences inattendues comme le prétendent les gouvernements et les médias de masse. Cette approche positiviste est basée sur l’idée de « progrès » chère au XIXe siècle et la notion de « domination de la nature », qui a gagné en force au cours du siècle dernier. Soutenu par la foi — aveugle — dans les « progrès scientifiques et techniques », par la médecine préventive (avec ses vaccins et ses thérapies pharmacodépendantes) et l’idéologie du bien-être, la vision anthropocentriste place la vie humaine au-dessus du monde naturel, alimentant l’utopie d’un écosystème contrôlé indépendant de la biosphère. Une existence isolée qui empêche de « vivre » la Vie et échappe à l’entière responsabilité de l’animal humain dans la destruction progressive du monde. En réalité, la catastrophe que nous vivons s’explique par « l’évolution » de l’Humanité et le développement de nos stratégies de « survie » humaine qui anéantissent la planète.

…la vitalité de l’anarchie réside précisément dans le fait de cesser d’être un produit docile et d’être le contraire, c’est-à-dire : un coup de couteau aigu et poignardé dans le cœur du système. »
— Mauricio Morales.

Quelle est la prochaine étape après la pandémie ?

La nature multidimensionnelle de la « crise » actuelle souligne que « l’urgence sanitaire » provoquée par la Covid-19 n’est qu’une de ses diverses facettes. Nous vivons une « crise systémique » — comme disent les « experts » — où la pandémie est l’expression visible de deux modèles de capitalisme farouchement opposés par leurs rivalités géopolitiques. Il est clair que ce qui est en crise dans ce monde tripolaire (Russie / Chine / États-Unis), c’est tout le paradigme existant de domination, engendré dans les entrailles du progrès avec le déclenchement de la deuxième révolution industrielle. Ou, en d’autres termes, l’hégémonie du consensus de Washington (aujourd’hui nommé néolibéralisme), compris comme la voix du commandement du processus de mondialisation économique, culturelle et politique, qui a imposé la démocratie représentative comme modèle universel de gestion politique (particratie) et, le modèle actuel d’expansion et d’accumulation de capital, comme un exemple de gestion économique.

La domination moderne a atteint sa limite objective, générant un grand scepticisme autour du système et de ses institutions. Cette évidence a provoqué une métamorphose qui cède la place au nouveau système de domination. Constituée du sophisme du « capitalisme conscient », la nouvelle domination s’impose, établissant une administration politique encore plus autoritaire et un capitalisme à « social » beaucoup plus régulé et centralisé, imprégné des préceptes de la quatrième révolution industrielle ; c’est-à-dire dans la reconfiguration de la gestion capitaliste au 21e siècle à travers la mise en œuvre de nouvelles technologies, en consolidant son infrastructure dans l’Internet des objets.

Avec la convergence et l’interaction de l’Internet de la connaissance, de l’Internet de la mobilité et de l’Internet de l’énergie, le « capitalisme conscient » consolide non seulement la prolongation du travail (de masse intellectuelle, immatérielle et communicative) mais aussi l’accumulation illimitée de capital, assurant la distribution de miettes ; tandis que l’Etat national — recyclé, rechargé et célébré — est en charge de la gestion des risques, de l’analyse efficace du Big data (avec des algorithmes d’intelligence artificielle) et de la maîtrise progressive de la surveillance numérique par les technologies de l’informatique mobile, soutenue par le réseau de (50 000) satellites 5G qui peuplent l’espace extra-atmosphérique.

Un autre monde est-il possible ?

Le Nouveau Monde ressemble au « déjà vu » des années 1920. C’est une restauration profonde. Une sorte de changement radical du regard du pouvoir capitaliste qui va bien au-delà de la classique remise à neuf à laquelle il a toujours été soumis de manière cyclique. Cette fois, il a décidé de subir une chirurgie de reconstruction totale à travers les nouvelles technologies et l’instrumentalisation de formes d’exploitation inédites qui articulent et / ou superposent l’exploitation classique du travail salarié à l’auto-exploitation du sujet de la performance et, à l’hyper-exploitation du consommateur cyber : la nouvelle force de la (co)production gratuite. Cette fois, il n’y aura pas de nouvelle couche de vernis et il n’y aura même pas d’écrou à serrer. Cette fois, les « ajustements » seront constants et se feront à partir du cloud.

Pour renforcer cet échange, la confluence des paires opposées (gauche / droite) est déjà annoncée, montrant, une fois de plus, la fausseté de leurs antagonismes « irréconciliables ». Des intellectuels s’engagent déjà au nom du « capitalisme social » et pour la défense des nouvelles technologies dites « émancipatrices » au service d’un autre monde possible…

La force heuristique de l’Anarchie

…le feu peut naître de la peste, et du feu la démolition des structures de la domination. […] Cette fois, nous voulons éviter que le moment de crise mène à une restructuration du système actuel. Car cela ne pourrait se réaliser que dans un sens toujours plus autoritaire et sécuritaire. »
The Plague and the Fire

De l’ambiance d’insurrection permanente ici et maintenant, à vocation parricidaire et chargée de négativité radicale, s’ouvre un nouveau paradigme anarchique qui attaque la réalité présente et affecte le présent, conduisant finalement à l’effondrement civilisationnel. Instigué par une vaste galaxie d’affinités subversives, ce pouvoir négatif prend forme en intervenant dans un temps très court, conscient que le passé n’est que la semence qui nous a donné la vie, l’accumulation d’expériences et de leçons à tirer, mais jamais une camisole de force qui immobiliserait nos actions et nous empêcherait de marcher dans nos propres pas.

Ce nouvel anarchisme devra être découpé en actes qui iront au-delà de l’attaque inoffensive des symboles. Interrompre, rompre, démanteler, démolir, pirater, brûler, raser, etc. est le cœur de l’esthétique et de l’éthique anarchique et, en même temps, une réaffirmation consciente de notre essence négative. Que la négativité prévale ou non dans la pensée et l’action dépendra uniquement de la capacité heuristique des complices de l’Anarchie et du vaste rejet de l’inertie et des « réponses » opportunes, construites à partir de certitudes militantes et instituant la positivité. Ce qui nous amène à rejeter ipso facto la propagande terroriste et la violence telle qu’elle se manifeste de nos jours, en étant piégé dans une violence positive motivée par l’instauration de buts qui s’écartent des buts anarchiques du non-retour.

La croyance que cette crise multifactorielle peut être « résolue » par une explosion gigantesque de « solidarité de voisinage » et de « soutien mutuel » équivaut à céder la place à la magie dans sa forme la plus pure ; cela signifie abaisser notre garde et reléguer au placard le bidon d’essence de nos pratiques actuelles. Pour nous, solidarité et soutien mutuel impliquent affinité et complicité théorique et pratique. Cela exige une certaine densité d’échanges, un substrat commun qui nous anime. Evidemment, face à une hypothétique insurrection généralisée, la solidarité et l’entraide auront tendance à se généraliser chez les subversifs, mais en dehors de cette circonstance exceptionnelle, tout soutien dégénère en charité et philanthropie. Cela nous pousse à nous poser de nouvelles questions — avant de nous donner des réponses — sur la validité de l’immuabilité du feu.

Lors de l’épidémie de peste de 1666 à Londres, entre le 2 et le 7 septembre, la foule en colère a incendié 89 églises, 13 mille maisons et un nombre indéterminé de bâtiments publics, entrepôts de marchandises et centres de fabrication, incinérant les 4/5e de la City. Ce fait est resté dans l’histoire sous le nom de « The Great Fire ». Les résidences des puissants furent également saccagées tandis que le feu illuminait les nuits. Les captifs de la prison Royale furent libérés et les installations pénitentiaires réduites en cendres.

Dans le contexte de la pandémie actuelle et dans le contexte de la « nouvelle normalité » imposée par les nécropolitiques du capitalisme hypertechnologique — avec son processus d’hystérie collective en cours qui en résulte — il est très probable que la moindre étincelle enflammera la prairie et produira une chaîne de révoltes rampantes à travers le monde. Ces manifestations violentes pourraient d’abord avoir lieu dans les méga-métropoles des soi-disant « vingt économies les plus fortes » et, par effet de contagion, devenir virales, atteignant les régions les plus reculées de la planète. Évidemment, cette brève période de désobéissance civile sera une expérience de rupture sans précédent qui engendrera une radicalisation de la contestation, avec des pratiques destructrices et des initiatives sans aspirations utopiques, qui pourraient bien graviter vers de futures impulsions anti-civilisationnelles. Cependant, nous ne doutons pas qu’une grande partie de cette colère sera également motivée par le désespoir et la nostagie pour l’ancien régime et la vieille norme des esclaves salariés ; qui attirera sûrement les vautours rédempteurs de toutes les religions, les artisans de paix et les défenseurs du civisme, les partis électoraux pestilents et, les intellectuels idéologico-catéchisateurs (de gauche et de droite), essayant de capter cette tension nihiliste.

Si ce scénario se produit, une fois de plus nous ne craindrons pas les ruines et nous brandirons l’étendard anarchiste avec le vent en notre faveur, en veillant à ce qu’aucune pierre ne reste sur les pierres, conscients qu’il n’y a rien à reconstruire.

Au cher Gabriel Pombo Da Silva et à tou·te·s les camarades kidnappé·e·s par l’Etat en ces jours de peste.